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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 00:25

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                            © Romaric Cazau

 

Il le descendait pour la dernière fois aujourd'hui cet escalier - avec une certaine nostalgie il devait bien l'avouer. Mon dieu, toutes ces fois où il l'avait grimpé quatre à quatre, oeillets rouges ou tulipes noires à la main, bouillonnant de vie et de désir. Amalia était belle que c'en était presque inhumain. Mais voilà, la vie n'était pas un rêve, le temps du retour au réel avait sonné. Marie-Louise était une occasion inespérée pour sa carrière. Evidemment, pour le reste, à côté d'Amalia, c'était comme un petit crapaud près de l'oiseau de feu, l'oiseau étincelant des contes. Mais on ne passe pas sa vie près d'un oiseau de feu. La vie, c'est sérieux. Il y a des choix à faire, à faire en homme adulte et responsable.

 

Sa joue droite le brûlait... Sale chat, il ne l'avait jamais aimé celui-là. Ne plus avoir à l'amadouer, il l'avait inscrit en deuxième position dans la colonne des points positifs de cette rupture... Le visage d'Amalia était resté impassible, elle avait murmuré avec sa douceur, son élégance habituelle Je comprends. Il avait voulu se donner une contenance - stupide idée de caresser cette bête!

 

Edouard s'arrêta, mit très lentement sa main sur sa joue - les mains d'Amalia se posaient ainsi sur son dos, juste à l'endroit qui le faisait souffrir, sans qu'il ait besoin de lui en parler, s'attardant jusqu'à ce qu'il ne ressente plus qu'un merveilleux bien-être. La main magique d'Amalia... La sienne semblait avoir l'effet inverse, la douleur devenait de plus en plus lancinante, de plus en plus insupportable, comme si la griffe du chat s'y plantait de plus en plus profondément. Elle irradiait, se propageait dans sa tête, dans son corps. La tête en feu. Le coeur comme glacé par un bloc de terreur. Edouard s'assit. Il ne reconnaissait plus l'escalier, tout se brouillait, les murs étaient noirs, sales, l'air semblait s'alourdir. Il fallait sortir, vite, il suffoquait - Retrouver l'air libre! Dehors le soleil brillait, dehors c'était le printemps, le parfum des fleurs, les jolies robes des femmes...

Il se releva, se força à descendre, une marche après l'autre, péniblement, comme un vieillard. La lumière s'éteignit. Trouver, atteindre l'interrupteur, cela lui semblait si difficile... Il s'arrêta, il entendait des formes sombres voler. Tout près de sa tête. Il devait se calmer. Respirer. Tout allait bien. Tout était normal. Il se tint à la rampe; plus bas dans l'escalier il voyait de la lumière. Oh l'atteindre! Il se remit à descendre. Plus vite. Trop vite. Il ne vit pas le chat sur la marche, et trébucha. Une très mauvaise chute, étonnamment mauvaise. Edouard, qui était promis à un si brillant avenir, se retrouva réduit à l'état de légume à l'âge de vingt-sept ans.

 

 

Cardamone

pour l'atelier d'écriture de Leiloona

 

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11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 22:06

 

Peinture volet 007

 

 

 

C'était une ville très étrange. Imaginez - De magnifiques champs de blé l'entouraient. En vérité, on aurait presque eu de quoi nourrir deux fois plus d'habitants qu'il n'en vivait dans la bourgade. Mais - et nul ne savait pourquoi un choix si aberrant avait été fait - des enfants y mourraient de faim tous les jours tandis que d'autres s'empiffraient tant qu'ils se rendaient malades à en crever - une ville complètement folle vous dis-je. Et si quelqu'un avait l'audace de demander 'Peut-être faudrait-il faire autrement?" il lui était répondu "Tu es fou, c'est comme ça. Sois réaliste allons, il faut accepter la réalité, les songes creux sont ineptes et dangereux."

 

Et c'était vrai. Sur la colline qui surplombait la ville vivait un avaleur de songes colorés, une créature effrayante qui engloutissait les couleurs de vos rêves et vous laissait sans énergie, un peu zombi. C'est pourquoi, tous les gens sensés le reconnaissait, il valait mieux avoir des songes gris.

 

Mais ce jour-là, Suzanne pleurait. Son petit frère était mort de faim et on avait beau lui dire C'est comme ça tu sais, c'est dur, mais ton chagrin passera, et même s'il ne passe pas, il n'y a rien, non, rien à faire, Suzanne était en colère. Ca ne passait pas. En la voyant comme ça, Nazim la prit dans ses bras, le coeur gros, et ne put s'empêcher, pour la consoler, de rêver un monde où les petits frères mangeraient à leur faim, un monde où le blé serait partagé, un monde où les rêves colorés seraient portés à bout de bras, de main en main, jusqu'à devenir réalité. Nazim luttait contre le désespoir, avec acharnement, inlassablement, il voulait, il devait le terrasser, il chantait presque, et c'était beau, et c'était fort. Et tous ceux qui l'entendirent se mirent à rêver, et leurs rêves dégageaient tant de chaleur et de couleur que d'autres s'approchèrent et à leur tour rêvèrent.

 

L'avaleur de songes colorés, bien sûr, attiré par l'odeur de ce festin, apparut bientôt. Mais ils étaient si habités par leurs rêves qu'ils ne le remarquèrent pas. Il se mit à savourer de cette nourriture délectable mais il y en avait tant qu'on ne vit guère la différence. Une fois rassasié, il remonta dans sa colline faire la sieste. Et les rêveurs, de plus en plus nombreux, se mirent à colorer la ville, et lui redonnèrent visage humain.

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 23:17

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©Kot

 

 

C'était un pays froid et un peu sinistre où les gens vivaient tous enfermés dans de petites bulles grises. Sans savoir pourquoi, Olaf un jour sentit sur ses joues des larmes couler. Il savait pourtant que dans sa bulle se trouvait tout ce qu'il lui fallait, à manger, une télé et même plusieurs jeux très réalistes et très bien faits où il pouvait tirer sur tout ce qui bouge. Pourtant ses larmes coulaient et il ne parvenait pas à les arrêter. Sa petite bulle peu à peu se remplissait. Les nuggets de poulet, la télé, les jeux pour tirer sur tout ce qui bouge, tout flottait à la surface de l'eau salée de ses larmes. Olaf grimpa sur la télé. Il remarqua que sa petite bulle était un peu déchirée au sommet. Il la déchira davantage et parvint, sous les regards fort désapprobateurs des petites bulles voisines, à s'en extraire.

 

Que faire ensuite? Hors de la bulle, le vent soufflait. Olaf alla frapper chez ses voisins. Tous lui tournèrent le dos, apeurés. Alors Olaf se mit en marche. Il marcha longtemps. Il avait faim. Il avait peur. Sa bulle lui manquait terriblement. En le voyant ainsi, un vieux cerisier au grand coeur lui dit: "Olaf, cueille mes fruits. Manges-en, et portes-en à la Petite Princesse du Pays Coloré. Elle en raffole."

 

Les cerises lui redonnèrent courage et Olaf se rendit auprès de la Petite Princesse. Elle était très jolie mais sa robe était beaucoup trop colorée. Et elle lui souriait -c'était assez inconvenant et pour tout dire un peu angoissant. Elle sauta même de joie lorsqu'il lui offrit les cerises et l'embrassa avec un enthousiasme non dissimulé. Olaf, qui avait reçu une bonne éducation, ne put que décliner lorsqu'elle l'invita à rester chez elle aussi longtemps qu'il lui plairait.

 

Il marcha encore, longtemps, et s'éloigna avec soulagement des champs de fleurs et de la musique trop envoûtante du Pays Coloré. Il arriva dans un pays beaucoup plus gris où les gens savaient beaucoup mieux se tenir, l'observant avec une méfiance somme toute plutôt rassurante. Un bonheur n'arrivant jamais seul, on y avait en ce temps-là grand besoin de main-d'oeuvre. Le pays se préparait à la guerre et l'on y construisait en quantité fusils, bombes et grenades.

 

Alors qu'il participait de façon admirablement consciencieuse à l'élaboration d'un modèle nouveau fort ingénieux et capable -ô merveille- de détruire un pays entier, Olaf apprit qu'elle était destinée à cet insupportable Pays Coloré. Il sortit pour une pause cigarette et repensa à la jolie mais tout à fait infréquentable Petite Princesse. C'est vrai, elle souriait beaucoup trop. Pourtant l'idée que cette bombe effacerait à tout jamais ce sourire - certes fort inconvenant - fit couler sur ses joues des larmes qu'il ne pouvait arrêter. Bientôt l'usine fut inondée. Bientôt il devint nécessaire pour circuler dans les rues d'avoir un petit bateau que ce pays industrieux s'empressa de construire en grande quantité, abandonnant toute idée belliqueuse pour se tourner vers des perspectives plus touristiques.

 

Olaf, lui, retourna au Pays coloré et accepta l'offre d'y séjourner que la jolie Petite Princesse s'empressa de renouveler à son sauveur. Il s'habitua peu à peu à son sourire mais trouva toujours fort agréable de lui ôter ses robes trop colorées.

 

 

 

Pour l'atelier d'écriture de Leiloona

 

 

 

 

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23 septembre 2012 7 23 /09 /septembre /2012 22:01

http://www.bricabook.fr/wp-content/uploads/2012/09/orange.jpg                                                         ©Romaric Cazaux

  

Au pays d'Olmaksoum, il était inconcevable que le nectar du Soleil soit absorbé par n'importe qui. Seul le roi et ceux auquel il accordait ce privilège pouvaient savourer le divin breuvage. Jamais Yamila n'aurait pensé un jour remettre en question cet ordre des choses. Jusqu'à ce voyage. Tout était différent à Larentor, où l'on partageait de la façon la plus équitable les merveilleuses sphères orangées. Les Larentoriens écarquillaient les yeux ou éclataient de rire à l'idée qu'il puisse en être autrement - Quelle farce Yamila! Qui pourrait gober ça?

 

Aussi quand Yamila rentra à Olmaksoum, elle dissimula dans ses sacs autant d'oranges qu'elle put. Elle avait peur. Nakhal était un roi souriant en apparence mais capable de vous faire décapiter pour beaucoup moins que ça. Par bonheur les yeux brillants de Yamila et son lumineux sourire avaient le magique pouvoir d'endormir toute suspicion et la jeune femme rentra sans encombre chez elle, où elle fonda la société secrète des Orangeariens. A cette époque à Olmaksoum de nombreuses sociétés secrètes voyaient ainsi le jour: Yamila n'était pas la seule à trouver qu'il y avait quelque chose de pourri en ce royaume.

 

Les Orangeariens plantaient leurs arbres et organisaient de joyeuses fêtes où le bienfaisant liquide coulait à flot, provoquant rires, chants, danses et une irrésistible joie de vivre qui leur conférait une bien étrange énergie dans un environnement plutôt morose.

 

Rires et chants ne sont choses discrètes et trop vite la société secrète se fit connaître, suscitant l'enthousiasme des foules. Nakhal frémit, rugit, ordonna qu'on punisse sans pitié cette hérésie. La dernière heure des Orangeariens avait sonné. Comment ces pacifiques et pauvres bougres pourraient-ils tenir tête à un roi - et surtout à ses soldats?

 

De partout pourtant la résistance s'organisa. On rassemblait les fruits comme autant de munitions. Les sociétés secrètes avaient toutes répondu à l'appel. Le bruit du massacre à venir se répandait et les Olmaksoumiens étaient nombreux à accourir pour tenter de l'empêcher.

 

Malgré cela, lorsqu'ils virent l'armée marcher sur eux, tous pensèrent que c'en était fini. Cette fois ce serait leur sang et non le jus des fruits qui coulerait.

 

Un enfant prit alors sa munition et s'avança vers le presse-orange - puisque tout était perdu il voulait sentir une dernière fois sur son palais l'incomparable saveur. Il en avala une gorgée et s'écria: "Soldats, avant de faire éclater, d'écrabouiller ces merveilles, saisissez votre chance, goûtez à ce fruit qui vous est interdit."

 

Les soldats le regardèrent interloqués. Jamais ils n'avaient désobéi à Nakhal. Mais ce fruit défendu, ils en avaient tant rêvé... L'un d'eux posa son arme et s'approcha de l'enfant. Bientôt tous l'imitèrent. Et la plus merveilleuse, la plus inoubliable des fêtes qu'Olmaksoum ait connu commença alors.

 

 

Cardamone

pour l'atelier d'écriture de Leiloona

 

 

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