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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 17:51
 

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                                  Audrey Kawasaki 

 

 

Il était une fois une poupée. Comme toutes les poupées elle possédait de grands yeux charmants qui se fermaient quand on la couchait, un petit nez, un corps souple en plastique, de beaux habits, et surtout comme toute les poupées, ses lèvres étaient scellées.

 

Elle avait été mise au point dans les tréfonds d’un obscures et pourpre laboratoire. Tout ce dont elle se souvenait de sa naissance c’était  une longue litanie répétée sans cesse qui disait  que sa composition était un secret, que si on savait comment elle avait été fabriquée, les ennuis allaient commencer…Il y avait aussi  la froideur de mains qui l’avaient habillée, peignée, mise droite les mains  ouvertes de chaque côté, appliquant sans ménagement des couleurs sur ses joues et sa bouche. Et puis la boîte, cette étrange boîte en carton rose, qui lorsqu’on la fermait devenait juste sombre et silencieuse.

 

Elle ignorait comment un jour elle se retrouva exposée aux yeux du monde, dans la vitrine d’un magasin, au milieu de robots, d’ours en peluche, et de dînettes rutilantes. Elle était là,

Sidérée par l’éclat des choses, et la vitesse des mouvements des passants à l’extérieur du magasin. De temps en temps le vent s’engouffrait dans la boutique, par la porte entrouverte par un client, faisant gonfler ses jupons. Puis tout retombait dans un morne silence étouffé par la glace de la vitrine et l’épaisseur du carton de son emballage. Parfois, un jouet était saisi et partait pour disparaître tout en haut de la vitrine.

Jamais on entendait plus parler de lui, et cela n’émouvait aucun des jouets : chacun demeurait à l’endroit où on l’avait disposé, immobile, statique, figé et docile.

 

Un jour ce fut son tour. La boîte s’éleva dans les airs. La poupée avait les yeux presque fermés à cause de la vitesse de son envol ! A ses pieds elle eut juste le temps de deviner les autres jouets mais sous une autre perspective dont elle ne pensa rien. Encore des mains, plus ou moins lentes, puis un emballage qui lui fit tourner la tête, et puis un long silence. Alors qu’elle n’y croyait plus, une lumière fulgurante fit se déchirer le papier. Le couvercle de la boîte sauta, et elle se sentit happée, pressée, scrutée. On lui tira les cheveux, retira ses chaussettes, on fit voler sa jupe, et on lui mit même les doigts dans les yeux et la tête en bas. Autour d’elle du bruit, beaucoup de bruits qu’elle ne comprenait pas et qui la terrifiait. Rien des couleurs qu’elle percevait ne lui rappelait quelque chose. Cependant, elle restait elle même chahutée et malmenée.

 

Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’elle échoua sur un tapis derrière un grand fauteuil. Là, seule, perdue, échevelée, et désarticulée, elle connut la paix. Pour la première fois de son existence de poupée, elle trouva au cœur de la pénombre du réconfort. Le silence l’enveloppa comme une lourde cape. Sa tête retomba sur les fibres poussiéreuses. Ses paupières de plastiques se fermèrent de concert. Elle fut plus que jamais un objet. Elle ne pensait pas. Rien ne battait en elle. Aucun souffle ne faisait se soulever sa poitrine. Mais elle était bien dans cet espace inespéré de non –vie : sans posture, sans respectabilité, sans valeur. Elle n’était qu’un jouet après tout. Ici rien ne se passait, pas de jours, pas de nuits, pas de temps qui court. Comme une longue somnolence pour se perdre et tout oublier.

 

Un jour elle fut retrouvé cependant. Ce fut la même épreuve : bruits, lumières violentes, vitesse. Mais lorsqu’une main agrippa sa tête pour la faire pivoter de force, une chose extraordinaire se produisit. Les lèvres de la poupée se détachèrent l’une de l’autre. Sa bouche s’entrouvrit, et un long cri perçant qui avait couvé tout ce temps au plus profond de ses entrailles de plastiques s’éleva, intimant à tout immobilité et stupeur. Son cri se mua peu à peu en un vent violent qui fit basculer tout autour d’elle, brisa les vitres et les murs, transforma tout en un inénarrable chaos ! Et cela dura, dura, jusqu’à ce que de nouveau la poupée se retrouve seule. Autour d’elle le néant, comme un grand désert blanc. Une pureté émouvante qui fit rouler sur sa joue sa première larme.

 

 

Bergamotte

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5 février 2014 3 05 /02 /février /2014 22:32

"- Carda?

http://data2.whicdn.com/images/99604199/thumb.jpg

 

- Mmm...

- Je m'ennuie.

- Si on allait à Etretat?

- J'aimerais mieux Rome.

- Moi aussi. Mais à Etretat, on pourrait dormir chez Curcuma.

- Il m'ennuie.

- Tu veux un sina ginger candy?"

Les deux amies suçotèrent un des fameux bonbons de Yosha et le monde se fit plus sucré et plus épicé. Bergamotte prit la main de Cardamone et elles se mirent à danser.

 

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"Ca manque de princes ici", dit Cardamone.

On frappa à la porte. Berga alla ouvrir. Un prince se tenait là, debout sur le paillasson; il la salua. Pendant qu'il implorait leur aide pour guérir sa Princesse - la Joie de sa vie -  qui s'étiolait, Carda pensa:

"Mmm un prince pour trois, ça va encore faire des histoires... Tant pis. Au moins ça nous occupera."

Elle regarda le Prince et décréta:

"Il nous faut délivrer le Bonheur prisonnier du dragon à sept têtes et l'apporter à ta belle Aurore. Alors seulement elle guérira."

 

Nos héroïnes chevauchèrent donc avec le prince vers d'exaltantes aventures, traversant villages et forêts profondes, passant les monts, franchissant les vallées, découvrant les merveilles des horizons tout nouveaux tout beaux si bien que l'ennui s'envola mais qu'elles avaient drôlement mal aux fesses.

 

  http://ideafixa.com/wp-content/uploads/2010/03/13_kaynielson_powder_color.jpghttp://www.brainpickings.org/wp-content/uploads/2012/08/nielsen_eastofthesun7.jpg

 

 

 

Elles furent donc bien contentes d'arriver enfin devant la prison du Bonheur et de pouvoir descendre de cheval.

Le Prince déclara au Dragon:

"- Donne-nous le Bonheur que tu retiens prisonnier, et je te laisserai la vie sauve.

 - Pas question, dit le Dragon, moi aussi j'ai droit au Bonheur. Et puis je suis plus fort que vous."

"Il n'a pas tort", pensa Berga. Mais le Prince dégaina son épée, prêt à se battre à mort pour le salut de sa Belle.

" - Viens avec nous, dit Carda au Dragon, ce Bonheur est assez grand pour nous tous.

  - Pas faux", dit le Dragon qui à vrai dire s'ennuyait un peu tout seul avec son Bonheur captif.

Les deux amies le chevauchèrent, s'envolèrent, filèrent comme le vent et arrivèrent en moins d'un instant auprès de la Belle Aurore qui en caressant le Bonheur et en papotant avec Bergamotte et Cardamone retrouva bien vite le sourire. Pour fêter ça, elles organisèrent une grande fête. Le dragon à sept têtes dansait comme un dieu et devint bientôt l'ami de nos deux héroïnes qui allèrent jusqu'à lui offrir un sina ginger candy de Yosha tellement elles le trouvaient sympathique.

 

 

 

 

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 00:00

Elle a l'air coincée dans une vie qui n'est pas à elle. Il y a eu un moment où elle s'est trompée de route, peut-être, et voilà. Maintenant elle ne sait même plus où elle est.

Perdue dans une foule affairée, elle se laisse porter. Elle sera seule à Noël, et puis elle n'a pas d'argent à dépenser, elle n'aurait pas dû sortir, mais elle est là dans la foule, alors elle fait semblant, comme si elle était comme les autres. Elle a juste un peu envie de pleurer. D'ailleurs elle s'entend pleurer. mais ce n'est pas elle. C'est le père Noël, assis sur le pas d'une porte. Tout le monde passe sans le voir. sans trop savoir pourquoi ni comment elle résiste au mouvement de la foule, c'est plus facile qu'elle n'aurait cru, elle arrive à se faufiler près du Père Noël. Elle s'asseoit à côté de lui. Elle n'a rien à lui dire en fait, mais elle lui tend un mouchoir. Elle aimerait lui demander pourquoi il est triste, mais elle n'ose pas, c'est souvent un peu compliqué à expliquer, elle le sait bien. C'est plus facile quand on a bu, alors elle lui propose de venir prendre un verre chez elle.

 

Pendant qu'elle débouche la bouteille et qu'elle ouvre le sachet de cacahuètes, il enlève son manteau rouge, le coussin dessous, et sa barbe aussi. Il est beaucoup plus beau ainsi, c'est moche en fait les costumes de Père Noël. En même temps, si elle avait su qu'il était beau, elle ne l'aurait jamais fait monter chez elle, elle n'aurait pas osé, elle est comme ça. Et elle est contente qu'il soit là, même s'il n'est pas très causant, même si les pauvres mots qu'ils arrivent péniblement à échanger n'ont rien de renversant. Peu importe les mots pourvu qu'il y ait contact humain. Un peu plus que ça, elle entend comme une musique, une musique sexuelle, de boire dans sa cuisine avec cet homme qu'elle trouve attirant, elle a envie de fermer les yeux pour mieux l'écouter, cette musique, ça lui brouille la bouche, elle a du mal à parler. Elle aimerait qu'il mette ses grandes mains sur son corps, se sentir serrée par le Père Noël, ça, ça la ferait vibrer, qu'il l'arrache de son engourdissement, qu'elle devienne vivante, même sans tendresse, même pour un tout petit moment, même si ça laisse un goût un peu amer après. Lui aussi il aimerait ça, même la tendresse, il serait pour. Mais ils n'osent pas bien sûr, ni l'un ni l'autre. Bientôt il lui dit merci, et passez de bonnes fêtes, et elle merci vous aussi, et il s'en va.

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1 décembre 2013 7 01 /12 /décembre /2013 22:31

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                                                             @ Kot

 

 

Un couple presque parfait. Deux esprits vagabondeurs qui avant la rencontre s'inquiétaient pour leur intégrité mentale et se retenaient de semer à tous vents leurs graines de folie douce. Finis les jours poisseux où ça s'engluait avec du mal à respirer à force de faire les choses sans y croire sans y être juste parce qu'il faut bien c'est comme ça combattre les moulins à vent à mains nues non rien à faire consommer c'est ça tout est consommé colonisé même les beautés rebelles écrasées laminées recyclées rien à dire pas d'alternative. Et puis la chanson dans leur tête Tu m'as pris par la main dans cet enfer moderne, ça courait dans leur corps, parcourait les pièces les plus secrètes et oubliées, y ranimait la vie, des envies bizarres comme celles des femmes enceintes.

Une envie d'horizon plus vaste, de camaraderie joyeuse et combative faisant éclater la petite boîte grise et étriquée du chacun chez soi. Face aux prédateurs, la dispersion des plus fragiles, c'était le carnage assuré.

La vie militante, c'est lui qui l'avait voulue, mais il se lassait vite, ne supportait pas de répéter deux fois la même idée. Elle était tenace, inlassable, il l'avait convaincue, sortie de son sommeil, on pouvait raconter une autre Histoire, et elle joua un rôle dont on se souviendrait longtemps dans la lutte contre l'ascension du pire qui, sans elle, sans lui donc, sans tous ces je éclatés qui s'étaient rassemblés, aurait été considérée comme irrésistible.

Ses silences, beaucoup auraient été incapables de les supporter - leur complicité les transformait pour elle en invitations à de secrets voyages Trace ton chemin toi aussi dans ton monde intérieur, sois assurée qu'on  se retrouvera au détour d'une route, et tu sais bien, je courrai vers toi, tu voleras dans mes bras dans un éclat de rire, on sera bien.

Elle l'inspirait. Il avait inventé pour elle des contes qu'elle illustrait. Gros succès. Ils avaient dû batailler pour éviter l'écoeurement des flots de calendriers, cahiers, agendas... Et puis, il avait écrit des romans. Ils s'asseyaient dans le canapé du salon, il la regardait si proche, si belle, concentrée, le lire, ses doigts tendres sur ses pages, sur ses mots qui cherchaient toujours la lumière de ses yeux, il écoutait avidement ses conseils, ça débloquait tout, ça l'entraînait là où il n'aurait jamais cru pouvoir aller. Il était devenu un très grand écrivain.

 

C'était ça et bien d'autres choses qu'ils voyaient les Anges, les frissons, les extases, les petits riens des défis quotidiens, les enfants et petits enfants, les coups et contre-coups aussi, mais ils se relevaient, deux éléments qui frottés l'un contre l'autre produisaient des étincelles, de la chaleur. Ils étaient tout excités en les poussant à s'asseoir sur le même banc. Luc lisait Le Rouge et le noir, Jeanne adorait ce livre, elle engagerait la conversation... Elle le regardait déjà avec ce petit sourire qui réchauffait le coeur. Elle détourna la tête, fouilla dans son sac, sortit son portable et lut le SMS que Mélanie venait de lui envoyer:

- Tu viens ce soir?

- Trop fatiguée

- Viens! Il y aura Kevin

- Pas mon genre

- Jms ton genre! Arrête de te cloîtrer! Tu passes à côté de la vie. Viens!

Mélanie n'avait pas tort. Peut-être qu'elle irait, il fallait qu'elle se ressaisisse, qu'elle arrête d'attendre le Prince charmant, se dit Jeanne en montant dans le métro. Dans son esprit, dans son univers, il n'y avait plus trace déjà de ce lecteur de Stendhal qui avait une fraction de seconde attiré son attention.

 

 

Cardamone

pour l'atelier d'écriture de Leiloona

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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 20:04

http://www.bricabook.fr/wp-content/uploads/2013/11/Sans-titre.jpg

     © Kot

 

 

Elle l'avait presque aimé, peut-être aimé tout court, ne chipotons pas. Ces sensations jubilatoires et exubérantes comme des bulles de champagne, ces reflets déformants mais enivrants du miroir amoureux, ils avaient donné un intérêt à ce qui n'en avait pas, et elle s'y était accrochée et envolée, laissée tirer hors d'elle et de ses ornières. Ces films de zombis, ces thrillers sanglants, ces hommes dotés d'armes monstrueuses qu'il adorait, elle ne voulait pas rabaisser son plaisir, elle ne pouvait pas dévaluer ses goûts, elle était déterminée à les aimer aussi. Un moment, elle les avait aimés.

Et puis, sur une porte étroite, elle avait entendu ses propres goûts et dégoûts, prix et mépris, frapper, d'abord très délicatement, presque de façon inaudible, et progressivement de plus en plus fort. Elle ne pouvait plus faire la sourde oreille. Et son manque d'enthousiasme face aux zombis débordait, inondait leur relation, noyait de doute la vision dorée à laquelle elle s'était abandonnée - maintenant, malgré elle, elle éprouvait un vague mépris pour lui.

"Je ne me sens pas très bien. Je vais rentrer."

Inquiet, Marc la regarda. Elle n'avait pas l'air si malade. Il n'imaginait pas manquer L'Armée des Zombis. Il y avait pensé toute la semaine.

"Tu es sûre? Ca te ferait du bien."

Elle était sûre. Plus jamais elle ne voulait voir un seul zombi. Elle laissa Marc interloqué devant le cinéma.

 

Cela faisait trop longtemps qu'elle délaissait son Prince. Elle l'entendait maintenant. Il l'appelait.

L'infidélité faisait partie de leur contrat, mais c'était lui le compagnon de ses rêves, celui qui creusait jusqu'au fond de son être pour s'y faire une place sans la gêner, le baume magique qui apaisait les plaies douloureuses de son coeur.

 

Elle prit son livre et s'allongea. Elle regarda le plafond, écarquilla les yeux. Il n'y avait personne. Elle attendit un peu.

 

L'Idiot vint s'asseoir sur le banc, près d'elle. Ce n'était pas le même soleil qui éclairait le parc. Les couleurs avaient d'autres teintes, des rythmes secrets en accord avec les battements de son coeur. Mais Mychkine était pâle, presque diaphane. Il semblait ému d'une façon extraordinaire. S'animant soudain, il murmura:

Je ne vous ai pas demandée en mariage... mais... vous savez bien comme je vous aime et comme je crois en vous... même maintenant...

Elle sourit. Elle quittait le tombeau de la vie, pénétrait dans ce monde flottant où les histoires décevantes du réel se craquelaient, elle était de nouveau créée par son amour de rêve. 

 

Cardamone

pour l'atelier d'écriture de Leiloona

 

 

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19 novembre 2013 2 19 /11 /novembre /2013 21:16

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                                                   Herman Leonard

 

Didier lui avait parlé un soir d'un texte de Pasolini sur la disparition des lucioles. Il y avait souvent repensé. La grâce fragile des petites lueurs dansantes qui vous émerveillent et vous font frissonner dans la nuit dévorée par la pollution et une logique dévastatrice. Les lucioles lui manquaient. Il s'effaçait progressivement. Des mois que son saxo prenait la poussière. Il était fatigué de survivre.

Bien sûr il aurait dû sortir, partir en quête des survivantes, chercher à créer au moins des ersatz de lucioles, ça aurait pu suffire peut-être à redonner un peu de goût à la vie, à la rendre avalable. Mais il n'avait plus de force. Aucune. Ou juste assez pour se servir un verre et se traîner devant la télé.

Sous la porte une enveloppe brillait.

Je sais, je n'aurais pas dû disparaître si longtemps. Si tu me pardonnes, si tu as encore de la place pour moi dans ta vie, viens demain, à 16h, au café des arts.

Lucie

 

Lucie... ce prénom ne lui disait rien... Il y avait bien eu cette aventure d'une nuit... une violoniste, brune, elle n'avait l'air de rien comme ça, et puis elle s'était mise à jouer, la vie était devenue vivante, vibrante, bonheurs célestes, tourments de l'enfer, ça tourbillonnait, ça grondait, ça crépitait tout au fond de sa poitrine. La violoniste s'était muée en fabuleuse petite flamme. Inoubliable magicienne de la nuit, elle avait disparu avant son réveil. Il s'était dit Tant pis. C'est peut-être mieux ainsi... Sa vie était tissée de ce genre de mensonges.

Georges alla prendre une douche, se rasa, rangea l'appartement, passa l'aspirateur, fit la vaisselle. Une mélodie trottait dans sa tête... Lucie... Il saisit son saxo et se mit à jouer. L'inspiration revenait, la vie reprenait. Il irait au café du coin, au café des arts.

 

La violoniste n'était pas là. Au moins, il avait quitté sa tanière, la terre tournait plus vite au soleil et la bière avait un goût plus léger quand on la buvait en terrasse. La violoniste n'était pas là mais les Parisiennes étaient toujours aussi belles. Juste en face de lui, la lumière jouait dans les boucles explosives d'une chevelure rousse, il aurait voulu être un petit rayon de soleil pour y faire des glissades, ces cheveux étaient éclatants d'une promesse incandescente et rebelle de bonheur. Il appela Didier, il avait envie de jouer, besoin de militer de nouveau aussi, de se relever, ils se donnèrent rendez-vous le lendemain. Il sortit son petit papier, relut le mot, peut-être était-ce une farce, une gentille farce... Il leva les yeux, la jolie rousse le regardait en souriant.

"Excusez-moi... Ce mot, qu'est-ce qu'il fait entre vos mains?"

Comme d'habitude, il n'était pas à la bonne place. Mais cette fois, c'était plutôt drôle, il n'avait pas envie de sortir de scène.

"Je peux vous offrir un verre?"

Cette lettre était destinée au locataire précédent de son appartement. Il ne voulait pas mais elle était partie, la chance de sa vie, une tournée internationale - elle était danseuse. C'était ridicule, ce mot glissé sous la porte, elle était sûre qu'il ne viendrait pas, mais elle avait été si triste d'un coup en repensant à lui, c'est si bête une rupture, elle n'avait pas pu s'en empêcher. Mais Lucie était du moment présent. Et Georges avait le genre d'yeux un peu fous et rêveurs qu'elle avait toujours aimés. Elle le regarda attentivement, et la vie s'engouffra dans ce rendez-vous manqué.

 

Cardamone

pour le jeu du mois de La petite fabrique d'écriture


  

 

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1 novembre 2013 5 01 /11 /novembre /2013 22:40

http://www.bricabook.fr/wp-content/uploads/2013/10/fantastic-2012.jpg                           Marion   

 

 

La première fois que je l'avais vue, c'était en mars 2010, je montais au grenier étendre les draps, elle était apparue en haut de l'escalier. Je n'allais pas bien à cette époque. Sophie m'avait quitté, l'arrivée d'un petit chef stupide et méprisant donnait à ma vie professionnelle un goût de graillon écoeurant, je dormais mal, je mangeais peu, j'étais en petits morceaux ternes et éreintés. Elle était si belle, ma vision, qu'un instant j'eus la sensation d'être sauvé, lumière jubilante et dansante, chaude de tendresse et de vie, d'elle à moi. Et puis la panique: de fragile je devenais fou. Je décidai de consulter. Il y avait justement un médecin dans mon immeuble, j'avais souvent souri en passant devant sa plaque Docteur Don Quichote, spécialiste des troubles mentaux.

J'allai sonner chez lui sans prendre rendez-vous, on verrait bien. Il m'ouvrit, revêtu d'une étrange robe de chambre rouge d'un autre temps, grande barbe, inaltérable air jovial.

"Je vous attendais cher voisin. Tout ce qu'il vous faut, c'est un peu de repos."

Sans m'ausculter il me prescrivit trois mois de congé et aucun médicament. "Ca vous ferait plus de tort que de bien, croyez-moi, rentrez chez vous et prenez bien soin de vous." Et il me repoussa dans le couloir.

Don Quichote n'avait rien compris, ou peut-être était-il un allié de mon Ombre, il me poussait à ma perte. Ma vie professionnelle me coupait l'appétit, mais elle me protégeait huit heures par jour de ma folie. J'étais maintenant livré sans protection aux projections démentes de mon esprit malade. Prendre soin de moi, j'en étais incapable, mes hallucinations devenaient de plus en plus fréquentes. Comment résister à cette intense sensation de bonheur, de plénitude dont la beauté vibrante de mon fantôme savait m'envahir? Je n'avais rien à perdre, ma vie ne valait plus rien, j'ouvrais les bras à ma folie, sans résistance.

 

Trois mois qui passèrent comme un rêve. Trois mois que les mots humains ne peuvent même suggérer. Je ne sortais plus, vivant d'amour et d'eau du robinet. J'avais oublié le monde lorsqu'un jour on frappa à la porte.

C'était Don Quichote. "Les trois mois sont écoulés, n'oubliez pas, demain vous allez travailler." Je ne voulais pas, j'avais connu l'absolu de l'Amour; le souvenir des mesquineries, des turpitudes, de l'eau saumâtre de mon univers professionel me donnait la nausée. Mais mon ange resta invisible ce jour-là et la nuit qui suivit. Le lendemain, sans trop savoir comment, je me retrouvais au bureau. Le directeur m'accueillit, m'expliquant les nombreux changements advenus pendant mon absence. Un jour, mon chef n'était pas revenu, sans donner aucune nouvelle. Mon collègue, lui, avait obtenu une mutation et été remplacé. C'était donc une équipe nouvelle mais douée d'une impressionnante efficacité que j'allais trouver. Il ouvrit la porte, le nouveau responsable de mon service se leva en souriant. C'était le frère jumeau de Don Quichote. Ma nouvelle collègue tourna la tête, me salua. C'était Elle.

 

Cardamone

pour l'atelier d'écriture de Leiloona

 

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13 octobre 2013 7 13 /10 /octobre /2013 20:31

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                                                Manon Bellet

 

 

En ce temps-là la nuit était profonde, le soleil n'existait pas. La nuit était profonde et pourtant agitée de petites lueurs, ornée de perles rieuses et de mystérieuses mélodies qui vous remuaient l'âme.

 

Lucille y avait le coeur sombre et sa vie se noyait dans un flot d'amertume. Elle se fit guerrière et partit se battre contre les ténèbres. La nuit recouvre les crimes, elle est leur complice, répétait-elle à qui voulait l'entendre. Détruisons la nuit, mes frères, tous les actes des hommes nous deviendront connus, les mauvaises actions fondront à la lumière du soleil et nous vivrons heureux entre hommes et femmes vertueux. Lucille savait convaincre et bientôt tous - sauf Nokti - se mirent à façonner une source de lumière immense et affamée d'ombre, ils la hissèrent dans le ciel et elle dévora les profondeurs de la nuit - les petites lueurs, les perles rieuses et les mystérieuses mélodies qui vous remuaient l'âme aussi.

C'était bien pratique, de voir où vos pas vous menaient, et c'était doux aussi de contempler votre reflet dans les yeux de l'autre, et si joyeux d'admirer le drôle de mariage des couleurs.

Lucille observait ses frères et soeurs, et punissait ceux qui fautaient. Mais son coeur restait sombre et ne trouvait plus le repos du sommeil. Lucille ne dormait plus et l'implacable soleil faisait naître et avancer en elle une folie grinçante et éreintante. Elle traquait chaque geste de ses frères et soeurs et plus aucun ne trouvait grâce à ses yeux. Elle était sans pitié et un bain de sang recouvrait peu à peu la terre.

Seuls Nokti et ceux qui l'avaient rejoint échappèrent à la sanglante répression. Ils avaient entrepris de coudre une toile noire géante et s'y dissimulaient lorsque s'élevaient les cris et les sanglots qui accompagnaient le passage de Lucille. Leur travail achevé, ils hissèrent leur titanesque toile et en recouvrirent le soleil. Lucille s'écroula.

Elle dormit longtemps  et le sommeil grignota sa fureur. Ce n'est qu'à son réveil que Nokti et ses amis retirèrent leur toile. Lucille contempla le jeune homme, l'éclat de ses yeux noirs lui parlait de mondes inconnus, elle voulait y pénétrer, elle se leva, lui prit la main. Toute la journée, ils savourèrent les couleurs du monde et de leurs sentiments, le rouge des fraises et des cerises, le rouge ensoleillé des lèvres de Lucille, l'incendie dans leur coeur, les papillons bleus, orange et blancs voletaient, se cherchaient, se rejoignaient, comme des morceaux de leur âme envolés. Lucille murmura à Nokti de cacher la lumière. La nuit tomba. Ses secrets les enveloppèrent.

 

 

 

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20 septembre 2013 5 20 /09 /septembre /2013 05:37
P23-07-10 11.08 
 
"L'amour est comme l' oiseau de twiter, on est bleu de lui seulement pour 48 heures..."
 
Stromae.
 
 
C'était décidé aujourd'hui il la trouverait. Elle, la parfaite, la précieuse, l'idéale. Celle qui saurait le faire briller comme une étoile de Shérif. Celle qui serait enfin à sa hauteur.Marre des rencontres foireuses du Net.Il allait procéder à l'ancienne : à la chasse à l'affut. Balayer du regard la foule, visage, seins, cul, cheveux, il savait exactement ce qu'il voulait. Aussi toute cette populasse mouvante n'était pas un problème pour lui. Au contraire c'était excitant, ça lui ouvrait l'apétit et ça le mettait en haleine. Il riait parfois tout haut, monologant au plus bas de lui : "Oh! vilain petit boudin replet, tes dessous te ficellent comme un rôti..."il gloussait  : "cheveux blonds idées pâles, allez! dégages, passes ta route!"C'était distrayant, amusant, il n'avait pas de mot pour qualifier l'état d'euphorie dans lequel il se mouvait. Sensations inconnues ou oubliées, par le geek qu'il était. Trop de SIMS, trop de smiley, de vidages de citernes à mensonges sur son petit écran Facebook, dans l'attente du petit pouce bleu levé qui lui faisait monter les marches de l'adoration virtuelle. Là, c'était autre chose si il tapait du pied le sol allait vibrer et la poussière s'élever. C'était formidable...Et puis là! Une fulgurance : la compatibilité incarnée évoluait sur le trottoir de l'autre côté de lui. Rousse, grande, peau laiteuse, bouche de porcelaine, seins en obus. Sa flamme tel un feu follet glissait avec élégance entre les passants et sur les carrosseries des voitures, garées stupidement en file, entre son corps à elle et sa passion à lui. Ses yeux comme une arme verrouillée sur sa cible, fébrilement, il remonta à contre-courant et sans ménagement le fil de la foule. Il ne marchait plus il bondissait, rien ne devait l'éloigner d'elle. Même pas ces travaux sur la chaussée comme des sparadras au sol. Ils pouvaient creuser autant de travées qu'ils voulaient, peu lui importait, il était Le guerrier, elle était sa quête : on ne brise pas ce genre d'icône puissante! Bon sang! quand allaient-ils se croiser? qu'il l'aborde, lui enlace la taille, la renverse gorge offerte pour lui hôter toute stupeur d'un baiser fougeux. Quand???....Là! elle avait croisé son regard : sûre, cette fois elle était ferrée. Un jeu d'enfant. Voiture, voiture, travaux, encore voiture...Oh! là-bas, une trouée: un passage pour piètons ! vas-y ma belle! engages-toi! tournes Bordel! Et elle le faisait. Elle sembla tressauter et disparaître en descendant de quelque chose. Il se rapprocha, et blêmit en la voyant. Son coeur sembla s'arrêter, son sang se figer, et un vase intérieur tomba et se brisa en mille éclats de verre avec fracas...dans ses talons. La belle rousse venait à lui, fluide, belle, brûlante, tellement, tellement parfaite, mais, si! si! petite! Sa taille idéale elle la tenait de l'estrade provisoire installée tout le long du trottoir, par dessus les travaux.
 Elle le frôla en passant, lui tout en hébahissement ne pu la quitter des yeux, et ne vit, ni n'entendit quelque chose de grave, de rapide, de fulgurant, qui roulait sur lui, bien plus qu'à la vitesse autorisée, et ne laisserait de lui que sa moitié...à jamais.
 
 
bergamotte.
 
 
 
"d'abord on s'affilie, ensuite on se folllow, on en devient fêlé, et on finit solo...
prends gardes à toi, et à tous ceux qui vous like, les sourires en plastique,
sont souvent des coups d'aschtag! Ah! les amis! les potes! ou les followers,
 vous faites erreure vous avez juste la cote...
Prends garde à toi si tu t'aimes,
 garde à moi si je m'aime,
 garde à nous, garde à eux, garde à vous,
et puis chacun pour soi.
Et c'est comme ça qu'on s'aime (....)Comme ça consomme (....)"
 
Stromae.
 
 
 
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Published by bergamotte - dans Contes et histoires
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1 septembre 2013 7 01 /09 /septembre /2013 20:45

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Pimprenelle et Cunégonde avaient besoin de changer d'air. Le leur était un peu usé, il devenait parfois malaisé de respirer.

Bien sûr, les congés payés avaient été supprimés - payer les gens à ne rien faire, c'était une idée saugrenue et véritablement archaïque. Les citoyens ayant quelques années plus tôt accepté sans bronchement majeur la suppression des retraites, on était fondé à considérer que l'élimination des temps économiquement non valables relevait de la volonté générale.

C'était donc un gouvernement arborant une étiquette "de gauche" qui avait mené à bien cette nécessaire réforme découlant des lois incontestablement économiques. Mais à cette époque il était délicat de s'y retrouver tant un politique estampillé à gauche se devait d'être à droite et soumis aux volontés des plus fortunés pour être jugé convenable et respectable par le monde médiatique et bien pensant. Les partis les plus à droite quant à eux apportaient consciencieusement leur pierre à ce jeu si amusant de désorientation collective en affirmant n'être ni à droite ni à gauche, petit test facétieux visant vraisemblablement à déterminer jusqu'à quel point on pouvait ostensiblement prendre l'électeur pour un crétin.

Mais le  monde où vivaient nos deux héroïnes était un monde vraiment merveilleux et si l'on en avait les moyens on pouvait se rendre au CCA - Centre de Changement d'Air - et s'offrir une bouffée d'air frais et régénérateur.

Aussi avaient-elles durement économisé, supporté vaillamment les brimades de leur N+1, N+2, ainsi que de leur directeur général, aidées en cela par des formations très enrichissantes et très humanistes visant à faire d'elles des serpillères heureuses.

Malgré cela, les moyens de Pimprenelle et Cunégonde restaient quelque peu limités mais Cuné était tombée sur l'affaire du siècle, vacances virtuelles sur une plage de rêve qu'elles pouvaient s'offrir sans avoir à s'endetter.

C'est avec le sourire aux lèvres qu'elles s'installèrent dans leur couchette vacancière. Pas de crise de nerfs dans les embouteillages, pas de vacances gâchées par les aléas météorologiques, pas de pannes de voiture ni de bruits intempestifs - tout ne pouvait qu'être parfait.

Leur voyage commença par une très jolie publicité pour une boisson mondialement pétillante et rafraîchissante dont le goût savoureux flatta délicieusement leurs papilles, auquel succéda un moment de pur bonheur quasi spirituel et sans logo, planche dans les vagues turquoise, peau caressée par un bienveillant soleil, et soudain désir de mordre une de ces spécialités culinaires plébiscitées par tous les peuples du monde, en compagnie de deux jeunes mâles aux dents blanches continuellement souriantes y compris lorsqu'elles s'attaquaient joyeusement  à leur immense burger.

Quelques pas sur le port en leur si charmante compagnie au grandiose coucher du soleil et le bisou final signala qu'on en était hélas déjà à la happy end de ce bel et impeccable bien que trop court voyage.

Elles avaient tellement hâte de repartir! mais étrangement encore davantage de se précipiter au Mac Ro qui se trouvait juste à la sortie du CCA - le hasard faisant quand même sacrément bien les choses dans le monde merveilleux de Pimprenelle et Cunégonde.

 

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