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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 13:15
Fabienne Verdier

Fabienne Verdier

C'est au printemps que c'est le plus dur. En hiver, les gens supportent mes vagues de tristesse, mes brumes de mal-être, malgré les intimations à la positive attitude, je suis en harmonie avec les autres et l'univers. Mais quand pointent les premiers beaux jours, quand Francesco fait exploser la beauté des arbres en fleurs aux yeux de tous, plus personne ne comprend ma mine grise. Je me mets à rêver de pays merveilleux où jamais il ne fait beau, il me semble que ma misère serait moins pénible sous la pluie -mais la petitesse du chiffre inscrit au bas de ma fiche de paie met le holà à mes rêves de lointains sans couleurs et je reste ici avec mes idées noires.

Le plus souvent, je ferme mes volets et je m'installe dans mon pauvre vieux fauteuil marron labouré par les griffes du chat avec un livre bien plombant. Mais ce jour-là, j'avais fini Beloved et je n'avais plus rien de déprimant à lire. Plus de cigarettes non plus. Pas le choix, je devais affronter l'agressivité des rayons du soleil, la vulgarité des parterres de tulipes multicolores et le sourire niais des promeneurs.

A la médiathèque je dénichai un livre au titre prometteur, Un monde sans oiseaux, j'évitai la jolie robe à fleurs de la bibliothécaire aux mèches rousses belles et rebelles grâce à l'utilisation d'un automate de prêt indifférent à la lumière du printemps et me dirigeai à grands pas vers la sortie.

Je remarquai quelques gros nuages noirs réconfortants dans le ciel et les saluai fraternellement. Finalement cette journée serait peut-être moins mauvaise que je ne l'avais craint.

Une pluie battante s'abattit effectivement avec frénésie sur les passants qui coururent se réfugier sous les abris les plus proches. Je restai seul et presque ravi sous la pluie.

Pas tout-à-fait seul.

Un peu plus loin sur le trottoir une jeune femme marchait comme au rythme de pensées mystérieusement mélancoliques, je crois bien qu'elle ne se rendait même pas compte qu'il pleuvait, elle marchait comme une princesse de conte de fées, comme si elle n'appartenait pas vraiment à ce monde, comme nimbée d'une aura de tristesse qui m'aimantait. En m'approchant, je remarquai que ses larmes se mêlaient à la pluie, et j'en ressentis une drôle d'émotion.

Je regrettai amèrement de ne pas avoir pris de parapluie, histoire de lui faire le coup du petit coin de paradis. Faute de mieux, je lui proposai un mouchoir. Et je lui demandai si par hasard elle n'aurait pas un sac en plastique pour arrêter l'inondation du Monde sans oiseaux.

Elle n'en avait pas mais elle le mit dans son sac à main en proposant de m'accompagner jusqu'à ma porte, elle n'avait rien à faire de mieux, elle venait de postuler à un poste qu'elle n'aurait pas, elle avait eu un concours pour travailler dans une bibliothèque, mais avec les non-remplacements des départs à la retraite, les postes étaient rares et les postulants nombreux.

Je cherchais un sujet plus léger pour lui changer les idées, je lui parlai avec enthousiasme de mes plus chères lectures, son doux sourire liquide m'encourageait. D'un air songeur elle déclara:

"Moi aussi j'aime les histoires sombres. C'est si beau la tristesse dans les livres que ça console de la laideur du monde."

Elle parlait si bien des romans tristes que je l'écoutais avec ravissement. Je m'étais rarement senti si bien. J'allais l'inviter à monter s'abriter chez moi. Je préparai mes mots dans ma tête, nous n'étions plus qu'à deux pas de mon immeuble. Ma gracieuse et ruisselante compagne d'averse leva alors la tête vers le ciel et constata:

"La pluie s'arrête. Je vous rends votre livre. Merci pour ce moment, ça m'a fait du bien de parler avec vous, comme un petit rayon de soleil dans la grisaille."

Et elle s'éloigna vers l'arc-en-ciel qui se dessinait timidement au-dessus de la ville.

Croyez-moi, c'est très surfait les arcs-en-ciel.

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14 avril 2015 2 14 /04 /avril /2015 19:20
En faire toute une histoire

Il y avait du chaotique en elle. Les coupe-gorges, les rues mal famées de la vie humaine, elle avait dû un peu trop s'y attarder, elle en gardait une cicatrice au fond du regard. Ce n'était pas laid, certains y trouvaient un charme comme au parfum d'aventure des blessures de pirates.

Elle avait souvent l'air de s'absenter du monde, de ne pas vouloir trop y toucher, comme si c'était un peu répugnant, que ce n'était pas là qu'elle pourrait vivre son histoire.

On avait l'impression qu'elle marchait sur un fil,entremêlant à chaque pas une fragilité palpable à une sorte de force lumineuse. Elle joue au petit oiseau blessé, disait Véra, sa chef, qui trouvait par conséquent de son devoir de la secouer, la brusquer, la malmener, histoire de lui rappeler que le réel était bien réel.

Après le travail, Line allait respirer l'air du soir dans le petit parc Martin Luther King, elle retrouvait Albert et lui confiait sa fatigue, puis dérivait avec lui loin de Véra, des brimades hiérarchiques et autres soucis d'ici-bas. Albert avait passé plusieurs années à l'ombre, et son truc à lui pour tenir, c'était de s'inventer des histoires, parfois un peu brutales mais qui ne manquaient jamais de souffle. Line écoutait en rêvant, rentrait chez elle et écrivait l'histoire d'Albert à sa façon, pour ne pas qu'elle se perde, pour la relire plus tard et aussi pour ne pas passer la soirée à penser à Véra.

La petite chef était exaspérée:"Tu peux lui dire ce que tu veux, ça glisse sur elle, elle est ailleurs, je ne sais pas pourquoi je me fatigue à lui adresser la parole." Les collègues l'évitaient, sans trop de méchanceté, juste de peur d'être contaminés.

Face à son absence de réaction, Véra était bien obligée de pousser le bouchon un peu plus loin, et ça ne l'amusait pas, n'eût été l'inaltérable passivité de Line, elle aurait pu craindre d'être accusée de harcèlement.

Un jour Albert décréta "Il faut faire quelque chose là, Line, elle va trop loin."

C'était tentant. Albert avait de très mauvaises fréquentations qui trouveraient assez divertissant d'inculquer à Véra les bonnes manières. Mais Line murmura "Je préfèrerais une histoire".

Alors Albert inventa de flamboyants récits revanchards, Line était son héroïne, Véra son punching-ball. Ce fut une période de grand bouillonnement créatif pour lui, sa verve narrative atteignait des sommets - c'était l'équilibre mental de son amie qui était en jeu. Line était admirative "Albert, c'est trop fort, on ne peut pas garder ça pour nous"

Il n'était pas convaincu mais accepta d'élargir son auditoire à quelques amis choisis, qui partagèrent l'enthousiasme de Line. Il s'avéra qu'ils croisèrent "par le plus grand des hasards", dirent-ils à Albert, le responsable d'une grande maison d'édition au fond d'une petite ruelle sombre, où ils le persuadèrent sans trop d'effort qu'un ancien taulard écrivain, c'était plutôt vendeur, et qu'une publication serait en l’occurrence bien meilleure pour sa santé qu'un refus. Le tapuscrit étant excellent, le responsable de la grande maison d'édition ne vit aucune raison de faire d'histoires. C'est ainsi que grâce à Véra, leur muse, Albert et Line devinrent les prestigieux auteurs d'indémodables best-sellers.

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1 avril 2015 3 01 /04 /avril /2015 20:40
Zhang Daqian

Zhang Daqian

Depuis deux jours même la pétillante Iris semblait éteinte, le dos un peu vouté, économe de ses gestes, de ses mots. La même absence d'expression sur leurs deux visages. Ce qu'il y avait de vie vivante en eux avait été aspirée.

Mercredi, comme tous les soirs, Marco avait allumé la télé. Iris avait soupiré. C'était si bête, cette attirance maladive pour le journal télévisé - il allait pester, s'énerver - tant de bêtises, tant de mensonges, de poisons - mais le lendemain de nouveau il serait là fidèle au poste. Et puisqu'elle était avec lui, dans le salon, avec cette télévision allumée, ils regardaient et s'énervaient tous les deux, en chœur. Très vite Iris avait senti que quelque chose était différent ce jour-là. Les petits yeux du présentateur, nauséeux, toxiques, s'étaient posés sur elle, ils la fixaient, la dévisageaient, la déshabillaient. Il avait levé la main et elle avait senti quelque chose sur sa tête, un contact, une intrusion, elle aurait voulu la secouer, elle était pétrifiée, ne pouvait bouger, résister, à l'intérieur, ça cherchait à s'agripper, ça ne trouvait pas de point d'accroche, ça glissait, se renversait, s'entrechoquait, s'échappait, tout ce qui était bon en elle la désertait, ne restait qu'un marécage sinistre et insalubre. Et depuis deux jours ils restaient là, prostrés, passifs, impuissants. Enlisés dans un monde où tout était gris, où rien n'avait d'importance. Ils erraient inconscients de la présence de l'autre à leur côté, dans un espace désolé, labyrinthique, dénué de toute trace d'humanité. Iris gémit doucement. Un sifflement lui répondit, gentiment moqueur, comme perçant un tout petit trou dans la toile épaisse de sa léthargie. Juste assez pour qu'elle tourne la tête vers Marco, pour qu'effrayée par sa pâleur elle lui prenne la main en murmurant ça va? Non, évidemment, ça n'allait pas, mais ce contact, c'était déjà ça. S'ils devaient se laisser ensevelir dans ce linceul de désolation, qu'au moins ce soit en se sentant aimés. Elle crut entendre de nouveau l'oiseau moqueur chanter. Ce n'était rien qu'une illusion bien sûr, rien de réel, mais c'était étrangement beau et vivant, beau à en donner envie de pleurer, et quelque chose se déverrouilla en elle, et elle mit ses bras autour du cou de Marco, elle mit tout ce qui lui revenait d'énergie dans cette étreinte douce et désespérée, dans l'urgence d'aimer avant d'avoir entièrement sombrée dans cet engloutissement, portée par le rythme des notes flûtées, de plus en plus sonores, de ce merle qui chantait en elle. En s'allongeant contre Marco, le bras sur son torse, elle l'entendait encore siffler: "N'aie pas peur. Vous n'êtes pas morts. Pas vraiment. La vie est à portée de main. Vous n'êtes pas seuls. Vous pouvez relever la tête." Très doucement elle prit la main de Marco, ils se levèrent et se mirent à danser, une danse d'eau, de cascade et de feu, une danse ruisselante et étrange, enivrante. L'odeur âcre de vase s'estompa. Quelque part en elle, elle sentit une porte s'entrouvrir. Elle sourit en la poussant.

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16 décembre 2014 2 16 /12 /décembre /2014 20:19

http://www.francemusique.fr/sites/default/files/styles/image_ppale_full/public/asset/images/2014/06/les_fees.jpg?itok=IB2N7-MO

 

C'était le jour de son anniversaire - vous savez, le grand jour, celui où Mélodie devait décider si oui ou non la vie valait d'être vécue.

Elle sortit. L'herbe était verte, le ciel presque bleu mais le monde lui semblait bête. Même l'idée de la mort ne pouvait rien contre la bêtise déprimante du monde.

Assise au milieu des ânes, une femme à moitié nue, trois sacs sales près d'elle, des vêtements éparpillés. L'air de ne pas savoir où elle est et qu'importe.

Mélodie la regardait et se grattait la tête. Il manquait un âne, celui qui avait deux taches blanches autour des yeux - elle ne l'avait pas mangé quand même. Les lèvres de la femme bougeaient, on n'y comprenait pas grand chose sauf qu'elle avait soif.

Mélodie l'invita à prendre l'apéro. Plus elle buvait plus elle parlait plus elle embellissait, elle contait une longue et sombre errance, depuis un pays lointain, ne savait plus très bien comment elle s'était retrouvée là mais ça tombait bien, puisque c'était l'anniversaire de Mélodie et que justement elle avait un cadeau pour elle. N'importe quel cadeau, c'était à Mélodie de choisir.

"Je voudrais une réponse, dit Mélodie.

- Une réponse? s'étonna l'inconnue.

- J'ai besoin de savoir, la vie vaut-elle d'être vécue?

- Ah ça! fit la femme, je ne crois pas, mais ça vaut la peine d'essayer."

Mélodie voulait bien essayer, mais elle avait besoin d'aide. Elle invita sa bonne fée à s'installer chez elle,et ma foi, même si la vie à deux est source de bien des tracas, Mélodie ne fut jamais vraiment certaine de ne pas avoir fait le bon choix.

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8 décembre 2014 1 08 /12 /décembre /2014 21:52

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/ae/Rana_skeleton.png/405px-Rana_skeleton.png

 

 

Souvent il y avait six ânes dans le champ à côté. L'étrangeté, la drôle de puissance un peu désespérée de leur braiment résonnait comme une réponse assez appropriée au moisi de la vie. Pour être tout-à-fait honnête, une relation particulière, quelque chose de précieux, s'était développé entre la jeune femme et ces voisins, surtout l'un d'entre eux, qui avait deux taches blanches autour des yeux.

Mélodie était certainement plus réfléchie, rationnelle et logique que la moyenne humaine. Froide comme un glaçon, disait déjà sa mère en éclatant de ce rire sensuel et charmeur dont la petite fille avait cherché méthodiquement et vainement à percer le sens, ma fille passe sa vie à penser. Si elle pouvait me disséquer comme une grenouille pour voir comment je fonctionne, elle le ferait avec un sérieux imperturbable et une satisfaction purement intellectuelle. Pas de haine chez ma fille, pas d'amour non plus, pas d'idées vagabondes. Mon exact et cher contraire.

Pourtant Mélodie ne pouvait se départir de l'idée que cet âne entrait en communication avec elle, comme par télépathie. Ce qu'ils échangeaient restait certes très flou mais, elle en était persuadée, une sorte de relation profonde et étrangement bienfaisante s'était nouée entre eux.

Sans doute la solitude qui me tape sur le système, se disait Mélodie. Bah, je ne serai jamais aussi folle que si je vivais en société.

 

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 21:39

http://www.oiseau-libre.net/Photos/Asso/PMAF/POULES5.jpg

 

Depuis longtemps Mélodie avait décidé qu'elle n'avait rien à voir avec ce monde. Moche. Et contagieux. Elle avait fermé les portes. Quel crédit pouvait-on apporter au bon sens d'une espèce humaine inapte à tirer les conséquences de la plus claire des évidences: dès qu'une relation s'établissait entre deux individus, en découlait une somme incalculable de déceptions, peines et souffrances qui auraient pu si facilement être évitées. Comment deux êtres humains pouvaient librement choisir de vivre ensemble dans un même appartement, c'était une chose qu'elle ne parvenait pas à comprendre – comme si une volaille décidait joyeusement d'être élevée dans une cage minuscule où tout mouvement lui serait interdit. Dans un monde où l'épanouissement humain aurait été un objectif pris au sérieux, se disait Mélodie, la possibilité pour tout un chacun d'éviter ses semblables aurait été une priorité. Une sorte d'allergie la faisait suffoquer au contact de tout élément d'espèce humaine.

 

Après de très brillantes mais solitaires études suivie d'une peu trépidante vie parisienne de sous-titreuse et traductrice misanthrope, elle cultivait son jardin dans une maison perdue en Creuse et peaufinait passionnément des petits bijoux de traductions. Elle n'était pas heureuse, mais elle ne croyait pas au bonheur. Elle n'était pas malheureuse non plus, et comme elle croyait au malheur, elle s'estimait plutôt bien lotie.

 

Elle ne savait pas encore ce qu'elle déciderait, le jour de ses trente ans – la date qu'elle s'était fixée, trente années quand même, il y avait de quoi avoir collecté suffisamment de données pour savoir si oui ou non la vie valait la peine d'être vécue, s'il était préférable de s'en tenir là ou s'il ne serait pas vain de poursuivre. Pendant longtemps, il lui avait semblé évident que la première option s'imposerait. Maintenant que la date se rapprochait elle n'était plus aussi sûre.

 

 

 

 

 

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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 16:27

http://www.liftingfaces.com/uploads/gaumy_03.jpg

                            Jean Gaumy

 

 

Elle était un peu déçue par les êtres humains. Sans doute elle n'y mettait pas assez du sien. Elle avait été de leur famille autrefois, mais les souvenirs de la vie d'avant s'effaçaient vite. Elle savait bien qu'ils n'étaient pas très cohérents, un peu perdus sur cette petite flaque de leur médiocre mais touchante existence qu'ils prenaient pour un vaste océan tumultueux, impossible de leur en vouloir. Elle s'attendait juste à ce qu'ils soient plus vivants.

On l'avait prévenue, la vie de fantôme n'était plus ce qu'elle avait été. Les hommes chassaient impitoyablement les zones d'ombres et de rêves, lavaient tout avec des produits atrocement malodorants tout en idôlatrant un Dieu qui n'avait pas d'odeur. Hanter les habitations des humains soi-disant vivants, de nos jours ce n'était pas une sinécure, elle ne pouvait l'ignorer, c'était une tâche ardue et peut-être impossible à mener à bien - et pourtant que valait une vie de fantôme s'il ne hantait pas quelque humain - et que valait une vie humaine si elle n'était pas un tant soit peu hantée?

Alors elle avait décidée d'essayer, sourde aux paroles décourageantes des siens Ce qu'on ne peut pas changer il faut l'accepter Laevinia, notre temps est passé, c'est comme ça. Les vivants sont devenus infréquentables, restons entre nous.

Elle avait porté son choix sur un jeune et solitaire poète - les poètes lui semblait-il devaient bien encore s'intéresser au monde autre, à ce qui de l'invisible veut bien venir leur apparaître. Mais ses yeux étaient continuellement rivés à son ordinateur et Laevinia peinait à trouver un moyen de faire son apparition. Son corps était là  mais il avait l'air ailleurs, il lui faisait un peu peur - était-ce vraiment un humain ou une nouvelle forme d'être désincarné résultant de quelque sinistre évolution des espèces?

Un jour pourtant il éteignit son ordinateur, alluma une bougie et une cigarette, s'affala dans son fauteuil, restant là à rêvasser, entre veille et sommeil. C'était le moment ou jamais. Laevinia se mit en mode phosphorescent - ça faisait toujours son petit effet. De sa voix éthérée de voyageuse de l'au-delà, des mots d'une forme étrange, d'une profondeur et d'une richesse exaltantes se dessinaient dans l'air, virevoltaient avant de se projeter vers Yvan et d'imprimer dans son cerveau le message d'une vérité fondamentale que nous pourrions résumer ainsi:

Bouge-toi les fesses abruti avant qu'il ne soit trop tard

Yvan regarda sa marlboro en bredouillant Mince, c'est quoi cette cigarette?

Hum! peut-être que tu devrais sortir, murmura Laevinia de sa douce voix, moi je ne peux pas, tu me raconteras.

 

Yvan n'avait pas l'habitude des filles - exception faite de sa maman, et cette fantômette était bien jolie. Sans discuter, il enfila ses baskets et sortit se promener dans la nuit. Marcher sans aller nulle part, il y avait si longtemps, il avait oublié combien il aimait ça, observer les passants, jouer avec une démarche, une attitude, à imaginer une vie, rêver sur le dos des autres, se laisser bercer par les bribes d'images, porter par les mots perdus, les petits fragments d'existence à la dérive, ça le changeait, le divertissait, libérait des goûts d'épices dans son fade et monotone pain quotidien. Une jeune femme brune le heurta sans le voir, perdue dans les déchirures d'un monde où elle perdait pied peut-être. Il la regarda s'éloigner avec l'envie d'en savoir plus. Il la suivit.

Elle ne marchait pas très vite, traversait les rues sans lever les yeux, descendit la rue Royale vers la Loire. Sur le Pont George V elle s'arrêta et regarda le fleuve fixement comme fascinée par les reflets de sa vie défaite, de ses glissades, sa chute, elle savait ce qu'elle allait faire, elle allait pour une fois reprendre le contrôle, choisir, agir, elle allait sauter, il le sentait, il se précipita, l'agrippa, la retint, la serra contre lui aussi fort qu'il put, sa joue caressée par ses cheveux, par leur odeur de tristesse. Elle pleurait, elle n'arrêtait pas de pleurer. Il s'accrochait à elle. On va se consoler On va se soigner On ne se lâchera pas. Elle regrettait un peu, elle ne retrouverait pas peut-être le courage une seconde fois, mais il y avait dans les yeux de cet homme un drôle de reflet, ce type avait quelque chose, il était habité, elle dit D'accord On va se consoler On va se soigner

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11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 19:22
 

http://www.jgmgalerie.com/cms/_clientdata/cms/jgmgallery/_images/19854786234de60eeecf238.jpg

    Yuan Yuan Broken mirror

 

 

 

Des larmes coulaient sur son visage. Ce n'était pas normal.

Elle regarda Yvan. Il écoutait attentivement le discours du PDP - c'était la fête nationale. Elle aimait bien cet air sérieux et concentré, l'importance qu'il accordait aux choses. Ou du moins elle l'enviait. Ils avaient eu de la chance,  leurs parents avaient de l'argent, ne voulaient que leur bonheur, avaient fait appel à la société d'experts matrimoniaux la plus compétente, la plus coûteuse, pour l'anniversaire de ses seize ans, ils lui avaient offert le plus beau des cadeaux, l'homme de sa vie.

Après toutes ces années, il gardait un certain mystère, Yvan. C'était si curieux de le voir à ce point captivé par le discours du PDP, tous les ans, le 25 mai, le Président exposait les progrès accomplis grâce à la nouvelle organisation politique, beaucoup plus efficace et rationnelle.

La décision d'abolir la démocratie s'était imposée 15 années plus tôt quand l'abstention avait atteint 92,3%. Les citoyens, manifestement fatigués de ce système et conscients de leurs limites, avaient eu la clairvoyance de laisser à des gens plus compétents le soin de choisir à leur place.

Elle aurait aimé le faire disparaître du salon, le PDP, à quoi ça pouvait servir d'avoir aboli la démocratie si on devait encore supporter ce genre de discours assommant.

Impossible de dire ça à Yvan. Elle ferma les yeux. C'était pire, les mots résonnaient en elle, éclataient sans signification en impressions sinistres. Elle secoua la tête. Chasser les pensées stériles. Accepter la réalité. Avec le sourire. Voir le bon côté des choses. Le bonheur n'est qu'une question de volonté. C'est ce qu'on lui apprenait à ses cours de DP. Mais elle aurait aimé qu'Yvan ressemble un peu à Eliane. Un tout petit peu. Avec Eliane, elle pouvait dire tout ce qui lui passait par la tête. Eliane était bizarre, un jour elle s'attirerait de gros problèmes, mais c'était bien la seule personne avec qui il lui arrivait d'éclater de rire. Elle aurait voulu se rapprocher d'Yvan, tendre le bras, poser sa main sur son épaule, plus elle cherchait à abattre le mur invisible entre eux plus il devenait épais. Les murs poussaient autour d'elle. Autour de son quartier. Autour de chaque quartier de la ville. Et il y avait une paroi transparente qui la séparait d'elle-même. Elle pouvait se voir, pas se toucher. Elle se voyait marcher sur un fil, vaciller. Ou peut-être était-ce le monde qui vacillait. Si seulement elle avait pu prendre la main d'Yvan, s'y agripper solidement. Si seulement ils pouvaient avoir un enfant. Ne pas faire partie de ces 57% de la population stérile. On ne savait pas bien pourquoi. C'était peut-être psychologique. Autrefois l'ivresse du désir emportait tout, la lassitude, les doutes, les murs, renvoyait les discours du PDP à leur insignifiance. Mais elle n'avait plus envie de ça. Peut-être y avait-il un autre moyen de le provoquer, un moyen de provoquer un choc capable de faire voler en éclat le mur - le profil d'Yvan se découpait immobile sur le mur blanc et elle se demandait en le regardant si elle saurait vivre sans lui. D'une voix forte, en tremblant un peu intérieurement, elle articula:

"Ce n'était peut-être pas si mal la démocratie"

 

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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 22:51

Longtemps elle avait regardé le monde avec impatience. Ca viendrait, le temps du bonheur, le cadeau du Père Noël, la liberté, l'égalité, la fraternité, le Prince charmant, des tas de bêtises comme ça. En attendant, elle baissait les yeux, s'entraînait à l'invisibilité, discrète et si sage qu'il faudrait bien un jour qu'elle soit récompensée.

Mais ça n'arriverait pas, jamais, ça ne passait pas, ça pullulait, les mots blessants, les Mange ta banane la guenon, les blagues hilarantes -combien de temps prend une négresse pour chier une merde? 9 mois... on a beau blinder sa carapace, ça finit par pénétrer et là ça ne s'évacue pas, ça vous pourrit de l'intérieur, les refus dans les boîtes de nuit, la galère pour trouver un boulot, les coups de poignard des électeurs donnant leur voix à des politiciens malsains qui attisent les braises des haines.

Elle se sentait glisser, aspirée par la spirale des détestations contagieuses. Mais elle avait un truc à elle pour résister, elle fermait les yeux et elle imaginait le regard fixe de Serge posé sur elle, elle murmurait OK tu as gagné, on ne va pas s'en faire pour ces crétins.

Il n'était pas joli à voir, son Serge, il sentait le vieux, il bavait un peu, mais elle l'aimait bien, sa grosse tête de crapaud attendrissant avec leurs yeux un peu fixes de vieux sage à qui on ne la fait pas, elle avait envie de l'embrasser pour voir s'il ne se transformerait pas en Prince charmant. Il parlait lentement comme s'il avait l'éternité devant lui maintenant qu'il n'en avait plus pour très longtemps.

Il n'en faut pas beaucoup Miriam pour qu'on devienne des monstres, on ne s'en rend même pas compte tu sais, elle se sentait percée à jour, et puis il faisait une tête incroyable et ils se mettaient à rire.

Il n'y avait pas beaucoup de joie dans cette maison de vieux aux yeux perdus dans le vide. Il n'y avait que Serge pour être capable de rire et de faire rire là-dedans, de donner à leurs existences miteuses un goût de rêve épicé avec ses histoires abracadabrantes. La grande classe quoi.

 

Mais la petite chambre de son vieil ange se vida progressivement de ses oiseaux d'or et de ses loups gris, de ses vaillants chevaliers et de ses princesses malicieuses, de leur habitude de se moquer ensemble de tout ce qui aurait pu leur faire oublier que la vie n'est guère plus qu'une curieuse plaisanterie pas toujours de très bon goût et que seules les belles histoires sont à prendre au sérieux. Les moments où Serge s'absentait, où elle n'avait plus qu'une coquille vide devant elle, où elle devenait invisible pour lui étaient de plus en plus fréquents, leur monde de secrets partagés et de rêves idiots sombrait lentement. Un jour il l'appela Suzanne. Un bon nom, Suzanne. Elle prit deux semaines de congé. Deux semaines à se recroqueviller sur sa lâcheté, à se rendre sourde à la vie, à dériver perdue sur les petits lambeaux de ce monde que Serge déchiquetait et désertait.

S'accrocher à un vieil homme comme à l'unique bouée, ce n'était pas malin, maintenant il n'y avait plus qu'à s'habituer à la solitude de sa vie ratée, retourner travailler, apprendre qu'il était mort seul, acheter un petit bouquet et aller sur sa tombe, lui dire

Ca ne change rien Serge, c'est toi qui m'as lâchée.

Un crapaud sur la tombe la regarda d'un air ironique et fit un drôle de bruit. Elle lui sourit bêtement. Bon d'accord on s'est lâché tous les deux. Et c'est moi qui reste seule à me demander comment je vais survivre. Le crapaud ne bougeait pas, il avait l'air un peu triste. Elle le prit avec précaution dans ses mains et l'observa attentivement. Non, il n'avait pas l'air si triste, détaché des futilités du monde plutôt, il esquissait presque un subtil et émouvant sourire de Bouddha. Elle l'embrassa.

Excusez-moi, vous êtes Miriam N'Kodia?

Elle se retourna, le crapaud sauta et disparut, elle vit les restes d'un sourire dans les yeux un peu tristes du jeune homme qui lui parlait et hocha la tête.

Mon père m'a beaucoup parlé de vous dans ses lettres. Je peux vous inviter à prendre un verre?

 

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25 février 2014 2 25 /02 /février /2014 23:34

http://www.independentcinemaoffice.org.uk/pictures/film/4/6/4/.4642/~EDGneiHW/Meshes_of_the_Afternoon_Maya_Deren_1.JPG

              Maya Deren - Meshes of the afternoon

 

 

Elle avait trouvé ce petit carnet de croquis dans une brocante. Des dessins vivants, plein de fraîcheur, qui lui rappelaient quelque chose mais elle ne savait pas bien quoi. Sur la dernière page, deux yeux profonds la regardaient, la caressaient, la défiaient, lui posaient une question - mais laquelle?

Elle acheta le petit carnet. Puis l'oublia au fond d'un tiroir. Elle avait été heureuse de l'avoir, mais il n'y avait pas de place dans sa vie pour un petit carnet de croquis. Il n'y avait pas de place pour grand chose dans sa vie. Elle savait se montrer à la hauteur des responsabilités qui lui étaient confiées, elle avait le sens des priorités. Elle sortait bien sûr, c'était si important de se construire un réseau. Elle fréquentait même des gens assez influents.

 

Mais les deux yeux profonds prirent l'habitude de flotter au-dessus de sa vie. Alors elle s'arrêtait, elle les regardait.

 

Elle se mit à planer dans le vide et à s'y trouver bien. Elle retrouva de vieux rêves qu'elle avait cru jetés à la décharge, qui s'étaient tapis là dans les recoins, attendant, patients. Des odeurs de mousse après la pluie et de tabac brun. Il y eut des déplacements imperceptibles. Un beau jour, cela ne lui parut plus aussi important, son étude pour la modernisation la restructuration de l'entreprise. Des chuchotements indignés s'élevaient dès qu'elle s'y penchait, elle les écoutait, songeuse, et puis elle refermait le dossier. Qui n'avançait plus. Elle avait moins peur d'elle-même, s'y enfonçait lentement, l'explorait avec étonnement, ça grouillait de monde là-dedans, elle n'aurait jamais cru. Elle se fréquenta assidûment, il y eut les délices atterrés de l'ensablement, les surgissements joyeux et sombres des cris d'enfants, des naissances des agonies mêlées, elle dansa les larmes aux yeux et se demanda qui se dissimulait toujours dans l'ombre au fond.

 

Elle oublia d'aller au travail. Elle n'avait plus le temps. Le médecin diagnostiqua une dépression. Elle n'avait jamais été aussi heureuse. Mais elle avait besoin de temps. Il s'enfuyait toujours dès qu'elle approchait, il lui échappait comme son existence lui avait toujours échappé. Mais cette fois elle voulait une échappée belle. Elle s'allongea. C'était ses yeux qui l'observaient, elle le savait maintenant, elle lui sourit, l'air vibra, entraînant un flottement de courbes, une esquisse de bouche, la sensation d'un baiser, elle se sentit enveloppée de lumière, adoucie, allégée.

Elle se leva et mit un CD de Bratsch, elle se sentit enlacée, ils dansèrent, perdirent haleine, éclatèrent de rire. Elle se laissa aller dans cette poussière d'étoile, elle ne voulait plus rejoindre la vie, elle ne le quitterait pas. Le bruit de la sonnette lui parvint traversant l'épaisseur de la bulle de ses rêves. Elle n'ouvrirait pas, ne ferait pas entrer l'absurde et laide réalité de nouveau dans sa vie.

Le bruit strident insistait, insistait, faisait éclater la fragile intensité des images qui l'emplissait; l'air triste, les yeux la regardèrent je t'aime avant de s'évanouir. Quelque chose se déchira. Comme malgré elle elle se dirigea vers la porte. Il fallait bien faire cesser ce bruit. Elle ouvrit, elle pâlit, incapable de prononcer un mot, même le plus bête des mots. Il était là, en chair et en os, elle reconnaissait ses yeux. Elle frissonna quand il lui prit la main.

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Published by Cardamone - dans Contes et histoires
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