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26 mars 2014 3 26 /03 /mars /2014 22:51

Longtemps elle avait regardé le monde avec impatience. Ca viendrait, le temps du bonheur, le cadeau du Père Noël, la liberté, l'égalité, la fraternité, le Prince charmant, des tas de bêtises comme ça. En attendant, elle baissait les yeux, s'entraînait à l'invisibilité, discrète et si sage qu'il faudrait bien un jour qu'elle soit récompensée.

Mais ça n'arriverait pas, jamais, ça ne passait pas, ça pullulait, les mots blessants, les Mange ta banane la guenon, les blagues hilarantes -combien de temps prend une négresse pour chier une merde? 9 mois... on a beau blinder sa carapace, ça finit par pénétrer et là ça ne s'évacue pas, ça vous pourrit de l'intérieur, les refus dans les boîtes de nuit, la galère pour trouver un boulot, les coups de poignard des électeurs donnant leur voix à des politiciens malsains qui attisent les braises des haines.

Elle se sentait glisser, aspirée par la spirale des détestations contagieuses. Mais elle avait un truc à elle pour résister, elle fermait les yeux et elle imaginait le regard fixe de Serge posé sur elle, elle murmurait OK tu as gagné, on ne va pas s'en faire pour ces crétins.

Il n'était pas joli à voir, son Serge, il sentait le vieux, il bavait un peu, mais elle l'aimait bien, sa grosse tête de crapaud attendrissant avec leurs yeux un peu fixes de vieux sage à qui on ne la fait pas, elle avait envie de l'embrasser pour voir s'il ne se transformerait pas en Prince charmant. Il parlait lentement comme s'il avait l'éternité devant lui maintenant qu'il n'en avait plus pour très longtemps.

Il n'en faut pas beaucoup Miriam pour qu'on devienne des monstres, on ne s'en rend même pas compte tu sais, elle se sentait percée à jour, et puis il faisait une tête incroyable et ils se mettaient à rire.

Il n'y avait pas beaucoup de joie dans cette maison de vieux aux yeux perdus dans le vide. Il n'y avait que Serge pour être capable de rire et de faire rire là-dedans, de donner à leurs existences miteuses un goût de rêve épicé avec ses histoires abracadabrantes. La grande classe quoi.

 

Mais la petite chambre de son vieil ange se vida progressivement de ses oiseaux d'or et de ses loups gris, de ses vaillants chevaliers et de ses princesses malicieuses, de leur habitude de se moquer ensemble de tout ce qui aurait pu leur faire oublier que la vie n'est guère plus qu'une curieuse plaisanterie pas toujours de très bon goût et que seules les belles histoires sont à prendre au sérieux. Les moments où Serge s'absentait, où elle n'avait plus qu'une coquille vide devant elle, où elle devenait invisible pour lui étaient de plus en plus fréquents, leur monde de secrets partagés et de rêves idiots sombrait lentement. Un jour il l'appela Suzanne. Un bon nom, Suzanne. Elle prit deux semaines de congé. Deux semaines à se recroqueviller sur sa lâcheté, à se rendre sourde à la vie, à dériver perdue sur les petits lambeaux de ce monde que Serge déchiquetait et désertait.

S'accrocher à un vieil homme comme à l'unique bouée, ce n'était pas malin, maintenant il n'y avait plus qu'à s'habituer à la solitude de sa vie ratée, retourner travailler, apprendre qu'il était mort seul, acheter un petit bouquet et aller sur sa tombe, lui dire

Ca ne change rien Serge, c'est toi qui m'as lâchée.

Un crapaud sur la tombe la regarda d'un air ironique et fit un drôle de bruit. Elle lui sourit bêtement. Bon d'accord on s'est lâché tous les deux. Et c'est moi qui reste seule à me demander comment je vais survivre. Le crapaud ne bougeait pas, il avait l'air un peu triste. Elle le prit avec précaution dans ses mains et l'observa attentivement. Non, il n'avait pas l'air si triste, détaché des futilités du monde plutôt, il esquissait presque un subtil et émouvant sourire de Bouddha. Elle l'embrassa.

Excusez-moi, vous êtes Miriam N'Kodia?

Elle se retourna, le crapaud sauta et disparut, elle vit les restes d'un sourire dans les yeux un peu tristes du jeune homme qui lui parlait et hocha la tête.

Mon père m'a beaucoup parlé de vous dans ses lettres. Je peux vous inviter à prendre un verre?

 

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Published by Cardamone - dans Contes et histoires
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commentaires

Carole 30/03/2014 22:32


Evidemment, on a envie de savoir la suite. Et c'est du grand art de nous la refuser...

Cardamone 05/04/2014 16:06



C'est que j'ai bien trop peur qu'elle ne corresponde pas à mes fantasmes de contes de fée!


Bon week-end!






Yosha 30/03/2014 08:17


Ton texte me touche énormément... ce Serge me rappelle quelqu'un. Merci pour la happy end qui fait du bien ! La vie comme "curieuse plaisanterie pas toujours de très bon goût" c'est bien vu ! Et
le sourire de Bouddha du crapaud m'a bien plu !  Bon dimanche Cardamone !

Cardamone 03/04/2014 23:36



Merci Yosha, ça me touche que ça te touche! Bonne fin de semaine!



Esclarmonde 29/03/2014 14:38


Deux personnes qui semblent considérés comme des anomalies dans cette société où tout devrait être glamour comme sur du papier glacé. Et si l'un disparait, l'autre semble prendre un nouveau
départ. Bises et bon week-end

Cardamone 02/04/2014 23:41



Tant qu'il y aura de la tendresse entre les anomalies, il restera de l'espoir...


Bises. Bon jeudi. A+



tardlesoir 28/03/2014 08:34


Emouvant. Oui, on se disait ça que "ça viendrait" mais plus le temps passe et moins "ça vient", et même "ça s'en va" de plus en plus. Quand reverrons-nous le temps des cerises?

Cardamone 01/04/2014 22:31



Beau message et très juste, mais moi politiquement je n'ai pas l'impression d'avoir vraiment vécu le temps du ça viendra, plutôt celui du There is no alternative et c'est très bien
comme ça suivi du On va dans le mur mais there is no alternative



Anne-Marie 27/03/2014 23:20


Une version actuelle de la "lily" de Pierre Perret?

Cardamone 31/03/2014 23:37



Je n'y avais pas pensé mais j'aime beaucoup cette chanson.



Dalva 27/03/2014 22:13


Très beau texte. Ah ! Ce serait bien si toutes les aide-soignantes dans les maisons de retraite était pareilles. Enfin... j'exagère. Dans la vraie vie aussi il y a des gens formidables qui
s'occupent des petits vieux.

Cardamone 31/03/2014 23:35



Les tiennes ont dû me trotter dans la tête...


Bonne semaine!



clara65 27/03/2014 10:02


Bonjour,


Il ne doit pas être facile tous les jours de vivre dans une société où monte la haine quand on est noire. Cependant, ce sont les mauvais qui ressortent le plus, la majorité des gens ne sont pas
comme cela.


Quant au crapaud, mieux vaut peut-être avoir un véritable ami pas beau, qu'un jeune prince charmant, très con, non ?


C'est en tous cas, super bien écrit.


Bonne journée et amicalement.

Cardamone 31/03/2014 23:19



Oui, surtout que d'un certain point de vue, on peut trouver une grande beauté au physique du crapaud!


Bonne semaine!



Jonas D. 27/03/2014 09:02


Une nouvelle touchante, où règnent les tourments des mortels noyés dans le temps qui s'en va autant que les souvenirs, alors que naissent les regrets de n'avoir pas fait le bon geste, de pas
avoir été attentif au bon moment, de ne pas avoir plus partagé. Naît alors une culpabilité inventée avec le péché ; mais le péché est là pour les dieux, par pour les hommes. Puis un prince,
jeune, viendra montrer que la vie continue. Beau texte Cardamone.


Jonas

Cardamone 31/03/2014 22:25



Merci pour ta lecture attentive Jonas


 



louv' 27/03/2014 08:54


C'est bien connu, les crapauds ont des pouvoirs magiques :)


La bave des crapauds, les autres, n'atteindra jamais un coeur pur. Et ce n'est pas Serge qui me contredirait, pas vrai ?

Cardamone 27/03/2014 22:30



C'est vrai!... Mais parfois on se sent mi-colombe mi-crapaud






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