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15 février 2014 6 15 /02 /février /2014 17:51
 

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                                  Audrey Kawasaki 

 

 

Il était une fois une poupée. Comme toutes les poupées elle possédait de grands yeux charmants qui se fermaient quand on la couchait, un petit nez, un corps souple en plastique, de beaux habits, et surtout comme toute les poupées, ses lèvres étaient scellées.

 

Elle avait été mise au point dans les tréfonds d’un obscures et pourpre laboratoire. Tout ce dont elle se souvenait de sa naissance c’était  une longue litanie répétée sans cesse qui disait  que sa composition était un secret, que si on savait comment elle avait été fabriquée, les ennuis allaient commencer…Il y avait aussi  la froideur de mains qui l’avaient habillée, peignée, mise droite les mains  ouvertes de chaque côté, appliquant sans ménagement des couleurs sur ses joues et sa bouche. Et puis la boîte, cette étrange boîte en carton rose, qui lorsqu’on la fermait devenait juste sombre et silencieuse.

 

Elle ignorait comment un jour elle se retrouva exposée aux yeux du monde, dans la vitrine d’un magasin, au milieu de robots, d’ours en peluche, et de dînettes rutilantes. Elle était là,

Sidérée par l’éclat des choses, et la vitesse des mouvements des passants à l’extérieur du magasin. De temps en temps le vent s’engouffrait dans la boutique, par la porte entrouverte par un client, faisant gonfler ses jupons. Puis tout retombait dans un morne silence étouffé par la glace de la vitrine et l’épaisseur du carton de son emballage. Parfois, un jouet était saisi et partait pour disparaître tout en haut de la vitrine.

Jamais on entendait plus parler de lui, et cela n’émouvait aucun des jouets : chacun demeurait à l’endroit où on l’avait disposé, immobile, statique, figé et docile.

 

Un jour ce fut son tour. La boîte s’éleva dans les airs. La poupée avait les yeux presque fermés à cause de la vitesse de son envol ! A ses pieds elle eut juste le temps de deviner les autres jouets mais sous une autre perspective dont elle ne pensa rien. Encore des mains, plus ou moins lentes, puis un emballage qui lui fit tourner la tête, et puis un long silence. Alors qu’elle n’y croyait plus, une lumière fulgurante fit se déchirer le papier. Le couvercle de la boîte sauta, et elle se sentit happée, pressée, scrutée. On lui tira les cheveux, retira ses chaussettes, on fit voler sa jupe, et on lui mit même les doigts dans les yeux et la tête en bas. Autour d’elle du bruit, beaucoup de bruits qu’elle ne comprenait pas et qui la terrifiait. Rien des couleurs qu’elle percevait ne lui rappelait quelque chose. Cependant, elle restait elle même chahutée et malmenée.

 

Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’elle échoua sur un tapis derrière un grand fauteuil. Là, seule, perdue, échevelée, et désarticulée, elle connut la paix. Pour la première fois de son existence de poupée, elle trouva au cœur de la pénombre du réconfort. Le silence l’enveloppa comme une lourde cape. Sa tête retomba sur les fibres poussiéreuses. Ses paupières de plastiques se fermèrent de concert. Elle fut plus que jamais un objet. Elle ne pensait pas. Rien ne battait en elle. Aucun souffle ne faisait se soulever sa poitrine. Mais elle était bien dans cet espace inespéré de non –vie : sans posture, sans respectabilité, sans valeur. Elle n’était qu’un jouet après tout. Ici rien ne se passait, pas de jours, pas de nuits, pas de temps qui court. Comme une longue somnolence pour se perdre et tout oublier.

 

Un jour elle fut retrouvé cependant. Ce fut la même épreuve : bruits, lumières violentes, vitesse. Mais lorsqu’une main agrippa sa tête pour la faire pivoter de force, une chose extraordinaire se produisit. Les lèvres de la poupée se détachèrent l’une de l’autre. Sa bouche s’entrouvrit, et un long cri perçant qui avait couvé tout ce temps au plus profond de ses entrailles de plastiques s’éleva, intimant à tout immobilité et stupeur. Son cri se mua peu à peu en un vent violent qui fit basculer tout autour d’elle, brisa les vitres et les murs, transforma tout en un inénarrable chaos ! Et cela dura, dura, jusqu’à ce que de nouveau la poupée se retrouve seule. Autour d’elle le néant, comme un grand désert blanc. Une pureté émouvante qui fit rouler sur sa joue sa première larme.

 

 

Bergamotte

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Published by Bergamotte - dans Contes et histoires
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commentaires

Dalva 05/03/2014 15:15


Et puis, on peut faire un parallèle entre des choses ressenties par les humains et cette poupée.

bergamotte 06/03/2014 15:59



comme je le disais un peu au dessus, il ya beaucoup de l'histoire d'une vraie fille en chair et en os dans ce portrait de poupée malmenée...je crois que c'est l'un des textes où j'ai mis le plus
de mon "sang de vie"!!!! du vrai twilight!!! merci en tous cas!



Dalva 05/03/2014 15:14


Terrible cette vie de poupée. Ca donne des frissons.


Beau texte, on y croit à cette vision de poupée.

bergamotte 06/03/2014 15:58



Je suis contente de savoir que tu es sensible à l'histoire de cette poupée!!! merci de ton avis!



Jonas D. 19/02/2014 23:10


Etonnante nouvelle que va adorer Louv' quand elle passera par là.


"Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?" Illustration idéale aux mots de Lamartine. J'y vois peut-être une métaphore : nous, femmes et hommes
projetés dans ce monde contre notre volonté, ballotés, malmenés, rejetés, parfois oubliés puis resaisis avant le cri, le premier peut-être mais le dernier en tous cas, le cri celui qui libère en
nous ces larmes qui, seules, nous amènent à cette humanité prisonnière en nous.


On peut aussi "La malédiction de Chucky" mais c'est tout de même moins romantique... Merci pour cette intelligente fantaisie Bergamotte !


Jonas


PS. Joli travail d'Audrey Kawasaki.

bergamotte et cardamone 27/02/2014 17:59



Merci!!! je mets toujours du temps à répondre, mais cette poupée était dans mon coeur depuis si longtemps!!! Un mélange de Chucky,  des personnages du conte de fée le petit soldat de plomb,
et de la poupée que je suis...Voilà! Merci de ton commentaire, et j'aime beaucoup audrey kawasaki!!!!!



clara65 19/02/2014 10:59


Un récit intéressant et bien mené, c'est vraiment un beau texte !


Les choses inanimées ont-elles une âme, comme dans cette fiction ?


Bonne journée.

bergamotte et cardamone 27/02/2014 18:01



Merci!!! je suis contente d'avoir fait naître des sensations et des sentiments...C'est très émouvant...Je suis persuadée que la nuit venue tout s'anime à notre insue!



Carole 19/02/2014 00:31


Très beau, ce cri de la poupée. Cela me rappelle le début du film de Kurosawa, Dreams.

bergamotte et cardamone 27/02/2014 18:03



être mis en parallèle avec kurosawa...La gloire???? ;o) Merci!!!



almanito 17/02/2014 07:18


Un récit fascinant, tu as réussi à humaniser cette poupée à un tel point que cela fait froid dans le dos...

bergamotte et cardamone 27/02/2014 18:04



Fascination, humanisation, refroidisation : merci j'ai les titres de ma trilogie!!!j'en frissonne!



Yosha 16/02/2014 20:54


Juste magnifique. Tu m'as happée de bout en bout. J'ai d'abord pensé au Pacificateur de Thierry Dedieu en te lisant puis à Carrie et même au dessin animé japonais Ghost in the Shell !

bergamotte et cardamone 27/02/2014 18:06



c'est tout moi bien vu!!! juste trop gentil ton commentaire...je suis toute rouge...de confusion!!!Mille merci!



Esclarmonde 15/02/2014 21:44


Bonsoir Cardamone, un peu étrange mais pourquoi les poupées ne penseraient pas après tout, une vie d'autant plus éprouvante de nos jours puisqu'elles sont fabriquées dans des lointains pays pour
cause de cout de main d'oeuvre. Passe une beau dimanche, bises


ps : je suis finalement retournée sur mon ancien blog, les gens galèrent bien moins pour me laisser un commentaire (http://luniversdesclarmonde.eklablog.com)

bergamotte et cardamone 27/02/2014 18:09



Euh! oui mais moi c'est bergamotte la tremblotte...Pas besoin d'être fabriquée trop loin pour être une poupée éprouvée et éprouvant!!! et oui la vie malmène tout et tous...les objets moins que
les gens mais tout de même, tout de même!!!! Gros bisous et à bien vite ici et ailleurs!!!



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