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29 juin 2014 7 29 /06 /juin /2014 16:27

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                            Jean Gaumy

 

 

Elle était un peu déçue par les êtres humains. Sans doute elle n'y mettait pas assez du sien. Elle avait été de leur famille autrefois, mais les souvenirs de la vie d'avant s'effaçaient vite. Elle savait bien qu'ils n'étaient pas très cohérents, un peu perdus sur cette petite flaque de leur médiocre mais touchante existence qu'ils prenaient pour un vaste océan tumultueux, impossible de leur en vouloir. Elle s'attendait juste à ce qu'ils soient plus vivants.

On l'avait prévenue, la vie de fantôme n'était plus ce qu'elle avait été. Les hommes chassaient impitoyablement les zones d'ombres et de rêves, lavaient tout avec des produits atrocement malodorants tout en idôlatrant un Dieu qui n'avait pas d'odeur. Hanter les habitations des humains soi-disant vivants, de nos jours ce n'était pas une sinécure, elle ne pouvait l'ignorer, c'était une tâche ardue et peut-être impossible à mener à bien - et pourtant que valait une vie de fantôme s'il ne hantait pas quelque humain - et que valait une vie humaine si elle n'était pas un tant soit peu hantée?

Alors elle avait décidée d'essayer, sourde aux paroles décourageantes des siens Ce qu'on ne peut pas changer il faut l'accepter Laevinia, notre temps est passé, c'est comme ça. Les vivants sont devenus infréquentables, restons entre nous.

Elle avait porté son choix sur un jeune et solitaire poète - les poètes lui semblait-il devaient bien encore s'intéresser au monde autre, à ce qui de l'invisible veut bien venir leur apparaître. Mais ses yeux étaient continuellement rivés à son ordinateur et Laevinia peinait à trouver un moyen de faire son apparition. Son corps était là  mais il avait l'air ailleurs, il lui faisait un peu peur - était-ce vraiment un humain ou une nouvelle forme d'être désincarné résultant de quelque sinistre évolution des espèces?

Un jour pourtant il éteignit son ordinateur, alluma une bougie et une cigarette, s'affala dans son fauteuil, restant là à rêvasser, entre veille et sommeil. C'était le moment ou jamais. Laevinia se mit en mode phosphorescent - ça faisait toujours son petit effet. De sa voix éthérée de voyageuse de l'au-delà, des mots d'une forme étrange, d'une profondeur et d'une richesse exaltantes se dessinaient dans l'air, virevoltaient avant de se projeter vers Yvan et d'imprimer dans son cerveau le message d'une vérité fondamentale que nous pourrions résumer ainsi:

Bouge-toi les fesses abruti avant qu'il ne soit trop tard

Yvan regarda sa marlboro en bredouillant Mince, c'est quoi cette cigarette?

Hum! peut-être que tu devrais sortir, murmura Laevinia de sa douce voix, moi je ne peux pas, tu me raconteras.

 

Yvan n'avait pas l'habitude des filles - exception faite de sa maman, et cette fantômette était bien jolie. Sans discuter, il enfila ses baskets et sortit se promener dans la nuit. Marcher sans aller nulle part, il y avait si longtemps, il avait oublié combien il aimait ça, observer les passants, jouer avec une démarche, une attitude, à imaginer une vie, rêver sur le dos des autres, se laisser bercer par les bribes d'images, porter par les mots perdus, les petits fragments d'existence à la dérive, ça le changeait, le divertissait, libérait des goûts d'épices dans son fade et monotone pain quotidien. Une jeune femme brune le heurta sans le voir, perdue dans les déchirures d'un monde où elle perdait pied peut-être. Il la regarda s'éloigner avec l'envie d'en savoir plus. Il la suivit.

Elle ne marchait pas très vite, traversait les rues sans lever les yeux, descendit la rue Royale vers la Loire. Sur le Pont George V elle s'arrêta et regarda le fleuve fixement comme fascinée par les reflets de sa vie défaite, de ses glissades, sa chute, elle savait ce qu'elle allait faire, elle allait pour une fois reprendre le contrôle, choisir, agir, elle allait sauter, il le sentait, il se précipita, l'agrippa, la retint, la serra contre lui aussi fort qu'il put, sa joue caressée par ses cheveux, par leur odeur de tristesse. Elle pleurait, elle n'arrêtait pas de pleurer. Il s'accrochait à elle. On va se consoler On va se soigner On ne se lâchera pas. Elle regrettait un peu, elle ne retrouverait pas peut-être le courage une seconde fois, mais il y avait dans les yeux de cet homme un drôle de reflet, ce type avait quelque chose, il était habité, elle dit D'accord On va se consoler On va se soigner

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Published by Cardamone - dans Contes et histoires
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commentaires

Carmen P. 30/07/2014 20:12


Eh bien comme quoi, il ne faut pas craindre les fantômes, leur influence, loin de nous précipiter vers un monde de désespérance peut, au contraire, nous sortir de l'horreur que peut être la vie
sur terre ! Ce fantôme ma foi est un esprit supérieur !


Agréable à lire !

Pascale 17/07/2014 09:56


"Ce qu'on ne peut pas changer il faut
l'accepter"


 Ce conte me réconcilie avec mon fantôme, que je croyais disparu ! Le sourire renaît avec l'espoir semble-t-il, suivi de
près par le courage de s'y remettre... A vivre ! 


Merci
Cardamone 

Nathanaël 16/07/2014 09:53


Dans ce monde que tu décris la plus vivante est la fantomette... faut il donc être d'ombre pour être de lumière ? Toi & moi connaissons la réponse et ton conte l'illustre fort bien.


Mais des deux naufragés lequel a sauvé l'autre ?


Bonjour Cardamone.

Carole 08/07/2014 00:23


Tu as raison, il faut vivre hanté, sortir hanté, et aimer hanté. Il n'y a que face à la mort qu'on peut comprendre ce qui vaut la peine qu'on vive.

clara65 02/07/2014 11:02


Mais ce n'était pas un fantôme, mais un ange gardien, pour que cette belle rencontre ait lieu !


Si tous les fantômes sont comme ça, même pas peur !


Bien amicalement.

almanito 02/07/2014 07:11


J'aime beaucoup le "Dieu qui n'a pas d'odeur", bien trouvé;) puissent les fantômes envahir ce triste monde, on en a bien besoin!


Merci Cardamone.

Esclarmonde 01/07/2014 09:35


Peut-être vas-tu me trouver superstitieuse mais je pense que les esprits nous guident parfois... A moins que la poésie de cette croyance m'arrange dans le fond. Jolie histoire qui donne du baume
au coeur de bon matin, Bises et belle journée

tardlesoir 30/06/2014 08:45


Ah! Dites-moi où il y a des gens "habités" par autre chose que l'ordinaire? Chez vous peut-être? Ou chez les sorciers? Ou dans le ciel?  Quel produit rare!

Yosha 30/06/2014 07:26


Quelle photo... et surtout quel texte ! Je crois que j'en ai oublié de respirer ! Très bien énoncée cette vérité fondamentale !  Bonne semaine à toi Cardamone, un peu hantée, pleine de marches sans but et de rencontres inattendues !

Cardamone 01/07/2014 22:55



Merci Yosha! C'est adorable!


Je ne résiste pas à l'envie de mettre une autre photo de Jean Gaumy alors...  (mais bon, je ne sais pas trop ce que ça va donner en petit)





Bonne soirée, et un mercredi pleine de douce, légère et lumineuse vie vivante!



louv' 29/06/2014 21:21


Et si les gentils fantômes gudaient nos gestes, et si...et si...Moi je veux y croire, c'est tellement beau !

Cardamone 01/07/2014 22:41



Moi aussi! tant pis si c'est un monde pour de faux, il aide à supporter l'autre!



Anne-Marie 29/06/2014 19:43


Un bien joli conte pour rêver, sourire, s'émouvoir, s'évader...

Cardamone 01/07/2014 22:36



Merci Anne-Marie, un commentaire qui me fait bien plaisir!



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