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La salle de bal, Anna Hope

24 Avril 2018 , Rédigé par Cardamone Publié dans #Lu

 

Un bon roman inspiré d'une réalité historique et sociale effrayante. Un roman sur la folie au début du XXème siècle - fol enthousiasme du ministre de l'intérieur, Winston Churchill, pour les délires de la Société eugénique sur la stérilisation qui permettrait d'endiguer la décadence de la nation, beaucoup plus fou que les pensionnaires de l'asile d'aliénés, parfois enfermés davantage pour non-soumission à l'ordre social que pour désordre mental - la loi de 1913 stipulera ainsi que « toute femme donnant naissance à un enfant illégitime alors même qu'elle bénéficiait d'aides sociales devait être considérée comme faible d'esprit et risquait donc le placement obligatoire dans une institution. »

Le choix d'un roman polyphonique, où alternent les voix d'un médecin et de deux internés, amène petit à petit le lecteur à cette consternante conviction: la santé mentale du médecin est de loin la plus préoccupante.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas tant la fragilité psychologique du docteur que sa soumission aux thèses validées par des savants, par Churchill, aux conséquences épouvantables pour les patients. Être plongé dans la tête du Dr Fuller fait naître chez le lecteur un sentiment de malaise: il y a quelque chose de glaçant dans l'auto-satisfaction, la bonne conscience, les cautions scientifiques avec lesquelles le médecin prend des décisions cruelles, violentes, pour ses patients - interdire la lecture à Clem, dont c'est la bouée de sauvetage, car « il a été démontré que la lecture pratiquée avec excès était dangereuse pour l'esprit féminin »; opérer John pour le stériliser, en se persuadant d'oeuvrer pour le bien de l'humanité, puisque la stérilisation est « la seule voie rationnelle » conduisant à un avenir radieux où la pauvreté aurait diminué de moitié.
En contre-point, les narrations de John et Ella apportent au roman d'Anna Hope amour, tendresse et belle humanité. J'ai beaucoup aimé les lettres que John écrit à la jeune femme parce que, travaillant à l'extérieur alors qu'elle reste toujours enfermée, il ne lui semble « pas juste qu'il pût voir ces choses alors qu'elle, et les autres femmes, non.
Ainsi donc il se mit à emmagasiner les images qu'il voyait de façon à avoir quelque chose qu'il déroberait au monde lumineux pour l'introduire discrètement dans les couloirs obscurs. »

Beaucoup de délicatesse et de sensibilité dans ce roman qui m’a fait découvrir une réalité historique dérangeante mais très intéressante.
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Cardamone 28/04/2018 13:17

J'avais vu un film de Ken Loach assez terrible sur le sujet...

J'ai l'impression qu'une sombre malédiction pèse sur moi et mes com: j'en ai écrits sur "La piscine" et "Croqueville" qui n'apparaissent pas (En résumé, qu'est-ce que j'aime ton écriture! Tu as vraiment la grâce!!) Et même celui que j'ai écrit ici de mon admin en réponse à Almanito est vidé de son contenu!!! :(

Carole 28/04/2018 01:49

Savais-tu qu'en Angleterre, aujourd'hui encore, les services sociaux peuvent décider d'arracher des enfants à leurs familles sur des critères tout à fait arbitraires, et même le décider avant leur naisance et sans que les parents puissent se défendre ?
J'ai été stupéfaite, et horrifiée, par ce documentaire http://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2016/11/15/au-royaume-uni-le-scandale-des-enfants-arraches-a-leur-famille_5031213_1655027.html

Cardamone 27/04/2018 19:07

almanito 26/04/2018 20:28

Tu en parles si bien que j'ai envie de le lire. Un thème qui fait inévitablement penser à l'enfermement arbitraire de la malheureuse Camille Claudel.
Je crois que c'est en Norvège que les théories douteuses de l'eugénisme ont été appliquées un moment mais j'ignorais que Churchill lui-même ait pu y apporter quelque crédulité...encore une grande figure qui se casse la g....
Pourvu que ces horreurs ne reviennent pas d'actualité dans le climat nauséabond qui revient en force ces derniers temps!

almanito 27/04/2018 10:25

Cependant et sans vouloir être méchante (si quand même:)) ) je ne suis pas certaine que la tête pensante étasunienne actuelle dépasse 70...

bergamotte et cardamone 26/04/2018 21:40

Oui, pourvu! Le côté humainement violent masqué par de froides théories rationnelles ne m’a pas non plus paru appartenir à un passé révolu :(
Pour Churchill, je suis comme toi, Je ne savais pas du tout :( apparemment ce n’était pas un super ministre de l’intérieur - en arrière-plan du roman il y a la répression de manifs, avec l’envoi de l’armée :(
Les États-Unis aussi ont pratiqué l’eugénigme - en Caroline du Nord, on considérait qu’avec un QI de 70 la stérilisation était appropriée :((