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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 13:15
Fabienne Verdier

Fabienne Verdier

C'est au printemps que c'est le plus dur. En hiver, les gens supportent mes vagues de tristesse, mes brumes de mal-être, malgré les intimations à la positive attitude, je suis en harmonie avec les autres et l'univers. Mais quand pointent les premiers beaux jours, quand Francesco fait exploser la beauté des arbres en fleurs aux yeux de tous, plus personne ne comprend ma mine grise. Je me mets à rêver de pays merveilleux où jamais il ne fait beau, il me semble que ma misère serait moins pénible sous la pluie -mais la petitesse du chiffre inscrit au bas de ma fiche de paie met le holà à mes rêves de lointains sans couleurs et je reste ici avec mes idées noires.

Le plus souvent, je ferme mes volets et je m'installe dans mon pauvre vieux fauteuil marron labouré par les griffes du chat avec un livre bien plombant. Mais ce jour-là, j'avais fini Beloved et je n'avais plus rien de déprimant à lire. Plus de cigarettes non plus. Pas le choix, je devais affronter l'agressivité des rayons du soleil, la vulgarité des parterres de tulipes multicolores et le sourire niais des promeneurs.

A la médiathèque je dénichai un livre au titre prometteur, Un monde sans oiseaux, j'évitai la jolie robe à fleurs de la bibliothécaire aux mèches rousses belles et rebelles grâce à l'utilisation d'un automate de prêt indifférent à la lumière du printemps et me dirigeai à grands pas vers la sortie.

Je remarquai quelques gros nuages noirs réconfortants dans le ciel et les saluai fraternellement. Finalement cette journée serait peut-être moins mauvaise que je ne l'avais craint.

Une pluie battante s'abattit effectivement avec frénésie sur les passants qui coururent se réfugier sous les abris les plus proches. Je restai seul et presque ravi sous la pluie.

Pas tout-à-fait seul.

Un peu plus loin sur le trottoir une jeune femme marchait comme au rythme de pensées mystérieusement mélancoliques, je crois bien qu'elle ne se rendait même pas compte qu'il pleuvait, elle marchait comme une princesse de conte de fées, comme si elle n'appartenait pas vraiment à ce monde, comme nimbée d'une aura de tristesse qui m'aimantait. En m'approchant, je remarquai que ses larmes se mêlaient à la pluie, et j'en ressentis une drôle d'émotion.

Je regrettai amèrement de ne pas avoir pris de parapluie, histoire de lui faire le coup du petit coin de paradis. Faute de mieux, je lui proposai un mouchoir. Et je lui demandai si par hasard elle n'aurait pas un sac en plastique pour arrêter l'inondation du Monde sans oiseaux.

Elle n'en avait pas mais elle le mit dans son sac à main en proposant de m'accompagner jusqu'à ma porte, elle n'avait rien à faire de mieux, elle venait de postuler à un poste qu'elle n'aurait pas, elle avait eu un concours pour travailler dans une bibliothèque, mais avec les non-remplacements des départs à la retraite, les postes étaient rares et les postulants nombreux.

Je cherchais un sujet plus léger pour lui changer les idées, je lui parlai avec enthousiasme de mes plus chères lectures, son doux sourire liquide m'encourageait. D'un air songeur elle déclara:

"Moi aussi j'aime les histoires sombres. C'est si beau la tristesse dans les livres que ça console de la laideur du monde."

Elle parlait si bien des romans tristes que je l'écoutais avec ravissement. Je m'étais rarement senti si bien. J'allais l'inviter à monter s'abriter chez moi. Je préparai mes mots dans ma tête, nous n'étions plus qu'à deux pas de mon immeuble. Ma gracieuse et ruisselante compagne d'averse leva alors la tête vers le ciel et constata:

"La pluie s'arrête. Je vous rends votre livre. Merci pour ce moment, ça m'a fait du bien de parler avec vous, comme un petit rayon de soleil dans la grisaille."

Et elle s'éloigna vers l'arc-en-ciel qui se dessinait timidement au-dessus de la ville.

Croyez-moi, c'est très surfait les arcs-en-ciel.

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Published by Cardamone - dans Contes et histoires
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commentaires

Carole 12/06/2015 22:09

De rêves en livres, en passant par les larmes, il a fini par rencontrer l'âme de la pluie, douce, mélancolique, et finalement si légère et lumineuse.

Jonas D. 21/05/2015 22:37

Bonsoir Cardamone. J'écoute la voix grave et désespérée de Tony Joe White -hasard- comme la bande-son additionnelle à tes mots qui me transportent. Les rencontres ne sont jamais anodines ; elles révèlent tant de nous et de nos attentes. Le livre qui se mouille et qu'on veut préserver de la pluie n'est autre que nous autres qui fuyons le naufrage. Merci pour cette promenade à deux qui nous ramènent au partage. Jonas

francesco 18/05/2015 10:17

PS. J'adore Fabienne Verdier, Une artiste extraordinaire qui a absorbé profondément dans son univers artistique la philosophie Zen…
Je me permet de conseiller son roman-essai, "Passagère du silence".

francesco 18/05/2015 10:08

Encore une belle histoire, et quelle belle histoire. Merci de la citation et du link, j'en suis sincèrement touché… ce que j'admire dans tes récits est la grande (apparente) facilité d'impliquer profondément le lecteur dans tes fascinantes atmosphères, et puis tes personnages si fascinants et mystérieux que l'on a envie de connaitre, de suivre, mais qui disparaissent soudain… ils rentrent dans "l'histoire" avec leurs pas silencieux et ils s'échappent dans le silence comme dans une grande magie…. Tes "constructions" calibrées aux tons chauds, capturent nos émotions avec grande délicatesse… Un grand merci, la "délicatesse" et les "émotions" étant si rares… A bientôt, sincère amitié, Francesco.

les caphys 12/05/2015 13:21

mais merde ! qu'est ce qu'ils ont tous avec ce putain de soleil ??? Pour nos prochaines vacances on file en Irlande

bergamotte et cardamone 17/05/2015 21:59

Excellent choix!

Yosha 11/05/2015 21:00

Bah mon com était beaucoup plus long et il n'y a que la première phrase qui s'affiche... Je ne sais pas si tu as eu l'intégralité! Je te remerciais pour ce joli moment de lecture! C'est vrai que parfois pleurer sous le soleil c'est pire que tout... j'adore ta phrase clin d'oeil à "emmenez moi"! Et j'aime la fin ouverte où l'on sent que finalement il se laisserait bien tenter par quelques rayons de chaleur humaine!

bergamotte et cardamone 17/05/2015 21:58

Merci d'avoir eu le courage de réécrire la suite Yosha, tes coms (dans leur intégralité!!) me sont précieux! Bonne soirée, bonne semaine!

Yosha 11/05/2015 18:59

Et bien là par exemple l'identification joue pleinement!

bergamotte et cardamone 11/05/2015 20:29

Merci!!! :)

Tizef 11/05/2015 15:38

Une rencontre apparemment simple, mais profonde car sincère, un moment de bonheur, et ... une excellent parenthèse de lecture : Merci !
LOIC

bergamotte et cardamone 11/05/2015 20:27

Merci pour ton adorable commentaire! Et bonne semaine!

almanito 11/05/2015 15:34

Une plaisir inexplicablement délicieux que de se complaire dans la morosité et la mélancolie, parfois, mais même si les arcs-en-ciels sont très surfaits, il n'empêche que ton personnage a bien aimé cette petite fleur qui a soudain fait irruption dans sa vie...quoiqu'il en dise;)

bergamotte et cardamone 11/05/2015 20:25

Oui, je crois que ça ne lui a pas tant déplu que ça finalement d'être traité de rayon de soleil!;) Merci pour la finesse de ta lecture attentive Alma!

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